RAY YEUNG | Interview
Entretien avec le réalisateur Ray Yeung pour la sortie de Tout ira bien.
Ray Yeung, sur son parcours et ses premiers films
J’ai fait le premier quand j’habitais encore à Londres, et à ce moment là on peut dire que la communauté asiatique était très peu représentée à l’écran, particulièrement les gays d’origines asiatiques. Quand il y avait une représentation de cette population, elle était toujours négative. Cut Sleeve Boys (2006) a été réalisé dans cet état d’esprit-là. Je voulais montrer ce que cela voulait dire pour un Asiatique de vire en Occident. Mon deuxième film, je l’ai créé quand je suis parti finir mes études de cinéma à Colombia, aux Etats-Unis. Je suis resté à New-York après ça et j’ai pu réaliser Front Cover (2015). L’histoire est ici très proche de la mienne. En effet, j’ai grandi dans un internat en Angleterre, où j’ai expérimenté beaucoup de problèmes autour de mon identité, à force d’essayer de me fondre dans la norme. Le scénario était très centré autour de l’idée du rejet de ses origines pour le personnage principal.
L’impact de ses études de droit sur l’écriture du film
Et bien, tout d’abord, l’idée du film m’est venue en fréquentant les communautés LGBTQIA+ à Hong-kong et plus précisément des personnes qui avaient de gros problèmes liés à des héritages et à leurs droits autour de cela. Certaines de leurs histoires ressemblaient beaucoup à celle que j’ai raconté dans Tout ira bien. Tout est ici organisé par les cabinets d’avocats, la thématique de la loi est très centrale et structurante dans l’histoire. C’est vrai que ma propre expérience juridique m’a permis de comprendre plus facilement toutes les ramifications de ces histoires et de m’y sentir plus à l’aise. Ce n’était pourtant pas quelque chose de calculé, d’écrire une histoire en relation à mon éducation, c’était plus inconscient. J’ai du aussi faire plus de recherches malgré tout. Je suis allé rechercher la parole de plusieurs avocats, pas seulement les premiers rencontrés, pour mieux cerner la problématique. Il est aussi question de décrire le système légal hong-kongais, qui ne reconnaît aucunement les droits à la succession des couples homosexuels, encore à l’heure actuelle, comme il n’y a pas la possibilité non plus de se marier quand on est du même genre.
Son regard sur les seniors LGBT
En fait, l’idée de ce regard pour les deux films est venue de façon assez différente. Pour Un printemps à Hong-Kong, j’avais lu un livre et lu des entretiens avec des hommes gays d’un certain âge pour mes recherches, qui avaient inspiré l’écriture du scénario. Je ne ressentais pas le besoin à ce moment-là d’écrire autre chose de similaire sur des personnes âgées. Mais il se trouve que j’ai rencontré par hasard ces femmes impliquées dans des affaires de succession, et dans une forme de privation de leurs droits, et c’est ce qui a inspiré mon envie de tourner Tout ira bien.
Au delà de ça, j’étais frappé par l’absence presque totale de représentation de cette classe d’âge à l’écran, et cela de façon générale, pas juste pour la communauté LGBTQIA+. Ces anciennes générations sont très régulièrement reléguées à l’arrière-plan, même pour des histoires plus centrées sur des hétérosexuels. Le peu de fois où cela arrive, cela ne semble ni réel ni réaliste, ça sonne faux. Dans nos sociétés, les gens vivent plus longtemps qu’auparavant, tout le monde vit de plus en plus vieux, et malgré tout je pense qu’on ne change pas tant que ça en vieillissant. Nous avons toujours les mêmes rêves et les mêmes désirs. Dans Un printemps à Hong-Kong, les deux protagonistes sont dans la soixantaine, mais ils ont toujours envie d’être attirants et qu’on leur montre de l’affection, notamment sexuellement. Ce type de considération, à mon sens, n’est pas assez montré au cinéma.
Cela doit être une combinaison de narration, bien sûr, mais aussi la musique et le son pour créer un univers spécifique dans lequel le public peut pénétrer et s’immerger.
Laisser hors-champ le processus du deuil et axer le récit sur la dimension légale
Je pense que ce n’est pas le plus important, de montrer la mort et le deuil, car le cinéma n’est pas qu’une question de visuel. Cela doit être une combinaison de narration, bien sûr, mais aussi la musique et le son pour créer un univers spécifique dans lequel le public peut pénétrer et s’immerger. Ma conviction est qu’avec les indices qu’on lui donne, il doit pouvoir combler les trous de l’histoire et créer sa propre vérité sur l’histoire racontée. S’il est important de décrire une situation, il arrive un moment où l’on doit « sortir de la pièce » pour laisser le spectateur donner sa propre interprétation et ne pas tout raconter dans le détail. Cela permet à chacun de faire son film à partir d’une base commune qu’il s’approprie plus entièrement. La gestion du deuil est de toute façon différente chez chaque personne. Pour moi, ça n’a aucun intérêt de montrer une femme assise sur une chaise en train de pleurer, ou de montrer explicitement quelqu’un en train de mourir. Ne montrer que le début et l’après permet de véritablement entrer dans l’histoire et la faire sienne. Vous avez tous et toutes suffisamment d’informations pour faire le pont entre ces deux moments et définir ce processus du deuil à votre manière.
Sur le choix de Tai-Bo au casting, qu’il avait dirigé dans son précédent film :
Dans le film précédent, ce fut un très long processus. J’ai passé des mois à auditionner des hommes de ce groupe d’âge sans trouver quelqu’un qui corresponde et qui accepte de tourner les scènes d’amour nécessaires à l’histoire. Cela a pris une année entière pour trouver Tai-Bo, et ce fut une très bonne expérience de tournage et de travail. Au moment de l’écriture de Tout ira bien, je voulais le retrouver au casting. C’est lui que j’avais en tête dès le départ. On peut dire que le rôle a été écrit pour lui, je savais qu’il serait parfait. C’était ironique et assez super de le placer dans une position à l’opposé de ce qu’il avait joué précédemment. De plus, il y a comme une permutation dans les rôles, parce que Petra (qui joue Angie) était aussi dans Un printemps à Hong-Kong. Elle jouait sa femme, donc il y a une véritable inversion pour eux deux qui me plaisait beaucoup.
Pour le reste du casting, ce fut surtout difficile de trouver l’actrice qui allait jouer Pat à cause du fait que la majorité des comédiennes de cet âge sont retraitées à Hong-Kong. Il fallait trouver une femme entre 60 et 70 ans prête à jouer le rôle, et la plupart de celles qui sont toujours en activité travaillent plutôt pour la télévision. Elles sont plutôt habituées à jouer des rôles de grands-mères, dans un tout autre registre que ce que je pouvais leur proposer. C’était du coup très difficile de trouver une personne à Hong-Kong pour jouer un rôle moins dans le maternel et plus dans l’exubérance. J’ai du regarder d’anciens films, et je suis tombé sur Maggie. J’ai du la convaincre de sortir de sa retraite et de jouer un rôle de lesbienne, ce qu’elle n’avait jamais fait dans sa carrière. Pour un public hong-kongais, comme elle était très connue dans sa jeunesse, son « aura » reste dans le film. Ce qui est étonnant, c’est que la même réaction m’a été rapportée quand le film a été vu par un public occidental. C’est exactement comme ce que vous venez de dire, et cette fois ce n’est pas à cause de sa renommée. Dans ce cas, c’est purement la qualité de son jeu et la présence incroyable dont elle fait preuve qui réussissent à créer cet impression, et je trouve cela vraiment passionnant que des raisons différentes créent le même sentiment.
Sur son retour à Hong-Kong et le choix du Cantonnais :
Oui, et tout d’abord c’est la langue de ma mère. Ensuite, il faut savoir que la plupart des films produits à Hong-Kong sont très commerciaux et pensés en fonction du box-office. Quand on travaille de cette manière, il faut construire ses films avec des éléments précis qui répondent à une certaine logique financière. Moi, je voulais explorer différentes strates de la société et ne pas m’arrêter à quelque chose de trop formaté. Ma volonté n’était donc pas de faire quelque chose qui soit dicté uniquement par sa fonction divertissante. J’avais envie de plus parler d’humanité dans mes films. C’est le cœur de ma démarche depuis que j’ai décidé de rentrer à Hong-Kong pour y faire des films.
L’utilisation du Cantonnais c’est aussi la possibilité de revenir à mes propres racines et cela donne au film une tonalité très locale, une authenticité impossible à atteindre sinon. Depuis dix ans, à Hong-Kong, il y a de nombreuses évolutions, on parle plus le Mandarin par exemple, ce qui a tendance à marginaliser la pratique du Cantonnais. Ce que j’essaie de faire à ma manière, c’est de préserver cet héritage lié à la langue. Cela fait partie de la mission que peut remplir un film, travailler à cette préservation culturelle.
C’est sans doute ce qui est le plus dur dans cette situation, de passer toute sa vie avec quelqu’un, à construire toute cette confiance, et à la fin avec cette disparition, c’est tout un édifice de confiance qui s’écroule.
Raconter une histoire sur un couple lesbien, après une histoire d’amour masculine :
Je n’ai pas vraiment réfléchi à ça de cette manière, mais disons qu’il fallait que ce soit deux femmes, car une histoire comme celle-ci n’était pas possible à écrire avec deux personnages masculins. Cela pour une raison très simple : si c’était le cas, la relation aurait commencé dans les années 1980, qui était encore plus conservatrice, et il est impossible de penser se faire rencontrer les familles comme on le voit dans le film. Personne n’aurait pu croire que deux hommes vivaient ensemble comme le font Angie et Pat sans avouer la nature de leur relation. Deux femmes peuvent vivre ensemble, passer pour des amies, sans que cela attire les commentaires de leurs familles. Toute la question est donc autour du fait d’être ouvertement « en dehors du placard » ou pas, ce qui n’était pas possible dans un moment aussi conservateur. Le mensonge, étrangement, fonctionne à Hong-Kong pour deux femmes. C’est la raison principale qui a guidé mon choix sur le genre des personnages dès l’écriture.
Propos recueillis et traduits par F. Boutet pour Le Bleu du Miroir
Dernière mise à jour 19 décembre 2025 par Sam Nøllithørpe ⚲ TP








