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MONIA CHOKRI | Interview

Son premier long-métrage en tant que réalisatrice – la comédie douce amère La femme de mon frère – s’apprête à sortir sur grand écran. Révélée il y a près de dix ans par Les amours imaginaires, Monia Chokri se pose derrière la caméra et rassemble le vécu et l’imagination, avec une bande d’amis et autres audaces de mise en scène. Rencontre. 

La femme de mon frère, c’est votre premier film en tant que cinéaste, on imagine que cela a été une expérience enrichissante, autant sur le plan professionnel que personnel. Mais cela vous a t-il apporté de nouvelles perspectives en tant qu’actrice ?

Monia Chokri : J’ai compris que le métier de cinéaste était excessivement exigeant, je ne sais pas si je l’avais remarqué avant d’avoir fait ce film. Cette expérience m’a apporté un respect infini envers mes collègues cinéastes. Le jeu, c’est devenu presque comme des vacances pour moi. C’est comme si ça me permettait de me dégager d’une forme de pression. Là, je deviens extrêmement précise sur la construction du film. Quand on est acteur, on est toujours dans le désir de l’autre, on veut plaire. J’ai réussi à me détacher de cela. 

On s’accorde sur le fait que ce premier film soit une auto-fiction ?

Oui, car sinon on parle de biographie et ça m’agace, car ça voudrait dire que j’ai réalisé un doctorat, que j’ai eu cette relation avec mes parents, avec mon frère… Chaque film possède une part d’auto-fiction. C’est mon premier film, donc forcément, il me ressemble. Comme dans J’ai tué ma mère par exemple. Dans dix films, je serai toujours dans l’auto-fiction mais vous le verrez moins car j’aurais « travesti » mon environnement ; c’est l’art de vieillir en tant qu’artiste, on arrive à se camoufler de plus en plus. 

Evidemment, il y’a des éléments de ma vie, mais je les mélange beaucoup. Ce qui est plus « auto » dans le film, ce sont les sentiments des personnages. Cette forme d’abandon qui surgit dans l’esprit de la sœur lorsque le frère tombe très amoureux… cette sensation, je l’ai ressentie. 

Était-ce votre idée de départ ? Cela doit être compliqué de trancher pour son premier film, on doit avoir envie de raconter beaucoup de choses, de faire ses preuves…

D’abord, quand on écrit un premier film, on nous donne souvent le conseil d’écrire ce qu’on connait. C’est comme cela qu’on débute sur le bon tremplin. Concernant la relation frère et sœur, j’ai une source inépuisable de réflexion là-dessus ! Et puis c’est vrai qu’il y a eu très peu de films à ce propos. Si ce n’est Love Stream de Cassavetes, qui m’a marqué mais qui traite cette relation différemment. 

On martèle des idées dans la tête du peuple, qui va donc se sentir consentant. Des valeurs qui sont parfois des idées absurdes, mais qu’on ne remet pas en question… sauf si on prend beaucoup de recul.

Le montage du film, que vous avez géré avec Justine Gauthier, est très particulier. C’est comme si c’était une représentation de l’esprit de Sophia – jouée par Anne Elisabeth Bossé. Elle se laisse vite perturber par son environnement, non ?

J’aime le montage visible, comme un personnage à part entière, qui va lui-même raconter les sentiments des personnages. Comme je suis actrice aussi, j’ai eu une envie particulière de bosser sur l’émotion. Comment raconter sans tomber dans le soap ? Travailler sur les éléments du film : le choix des mots, la mise en scène, les décors… et le montage. Comment se sentent les personnages ? Dans le cas d’une scène de fête, je voulais qu’on ait le sentiment qu’on la raconte le lendemain.

Vous savez, avec ces bribes de souvenirs, on a des flashs, on se rappelle des moments les plus importants. Cet esprit là s’est vite imposé dans les jumpcuts. Et tout cela raconte bien l’anxiété sociale dans laquelle est le personnage de Sophia. Pour la scène de la patinoire, le personnage de Karim contrôle complètement la situation, il est toujours dans le plan, plus rapide qu’elle, il surprend constamment sa sœur et le spectateur. C’était la scène où on tombait immédiatement tous sous le charme de Karim. Le désir c’est quelque chose qu’on ne possède pas, et là on s’accroche à lui car on arrive pas vraiment à l’atteindre. 

Il y a aussi cette dichotomie entre le bleu et le rose, presque omniprésente dans le film…

Dès que ce code couleur a été mis en place, on a essayé de le respecter, sans que cela soit trop frontal. On a même inversé les deux couleurs à certains moments clés. 

Tout cela ramène à la théorie de l’hégémonie culturelle, d’Antonio Gramsci (sur laquelle le personnage de Anne-Élisabeth base son doctorat dans le film, ndlr). Une théorie qui est toujours d’actualité. On martèle des idées dans la tête du peuple, qui va donc se sentir consentant. Des valeurs qui sont parfois des idées absurdes, mais qu’on ne remet pas en question… sauf si on prend beaucoup de recul. Par exemple, cette idée que le bleu est forcément associé aux garçons et le rose aux filles.

Monia Chokri sur le tournage de son premier film
L’alchimie familiale est parfaite dans le film, notamment durant ces fameuses scènes de repas où les parents un peu extravagants essaient de parler de choses qui dérangent leurs enfants, pourtant adultes…

Oui, il faut savoir que je ne crois pas à l’improvisation au cinéma. Ici, tout est scripté, d’ailleurs je trouve que c’est comme ça que les acteurs retrouvent leur liberté. Je pense que ce sont les repas de famille qui cimentent les relations. C’est quelque chose qui a un peu disparu dans nos sociétés actuelles. Pourtant, c’était tellement important quand j’étais petite ! J’ai passé toute ma vie à m’asseoir pour diner. C’était le moment où on échangeait sur le monde, on s’engueulait aussi, on rigolait beaucoup.

Ce qui est particulier avec Les amours imaginaires, c’est qu’à l’époque où on l’a tourné, j’étais très en fusion avec Xavier (…) on était toujours ensemble, on faisait tout ensemble…

Dans le film, la fiction, je rends un réel hommage à ces moments de grâce. La seule scène qui a vraiment existé – et je tenais à la garder – c’est celle où apparait la tarte à la clémentine. Mais je n’en dis pas plus pour ceux qui n’ont pas encore vu le film. C’est marrant car j’ai une famille assez pudique, contrairement à celle du film. Je suis la plus « exubérante », si je puis dire. Ils sont très fiers mais ils ne vont pas s’effondrer en larmes non plus !

En France, on vous a connu avec Les Amours Imaginaires de Xavier Dolan. Dans La femme de mon frère, il semble que vous vous soyez imprégnée de cette même énergie ; dans les regards, les dialogues. Est-ce une inspiration indémodable pour vous ?

C’est touchant d’avoir un film « culte » dans sa carrière. Ce qui est particulier avec ce film, c’est qu’à l’époque où on l’a tourné, j’étais très en fusion avec Xavier. Je veux dire, on l’est toujours, mais à ce moment-là précisément, on était toujours ensemble, on faisait tout ensemble, on allait voir des tonnes de films au cinéma. Comme c’était le moment où on était dans le fondement de nos arts, on parlait et on pensait de la même manière. Au cours du processus de création pour Les amours imaginaires, j’étais très présente ; à l’époque j’étais DJ, du coup j’avais proposé pas mal de titres pour la BO, dont le « Bang Bang » de Dalida. J’ai aussi récrit pas mal de scènes avec lui, j’étais également présente au montage. Son opinion sur mon travail et mon opinion sur le sien, c’est primordial. On est comme des frères d’art ! 

Quand il a vu mon film, il était sur le point de tourner Matthias & Maxime. Il m’a confié que cela l’avait beaucoup inspiré, qu’il a eu une soudaine envie d’être plus rigoureux, de donner plus de liberté à sa mise en scène. Je pense qu’on défend le même cinéma.

Il y a aussi des acteurs communs à vos deux cinémas (Anne Elisabeth Bossé, Magalie Lépine Blondeau, Niels Schneider, Micheline Bernard…). C’est comme une bande de potes qui se retrouvent pour faire des films ?

Exactement. Magalie est une très bonne amie à nous. Micheline Bernard s’est retrouvée dans Matthias & Maxime, après La femme de mon frère… Je trouve ça génial ! On fait un peu comme les films de la Nouvelle Vague, c’est comme une forme de mouvement. 

Au-delà de ça, est-ce qu’il y a des auteurs, des artistes, qui vous ont inspiré à l’écriture des dialogues et des péripéties ?

J’aime énormément le cinéma québecois des annes 60, notamment Michel Brault, ou encore Pierre Perrault. Pour la rigureur de la mise en scène, je pense souvent à Paul Thomas Anderson, qui je crois inspire beaucoup de curieux comme moi. En ce qui concerne les dialogues, j’adore le boulot des frères Cohen, évidemment, ou ce que proposent de Tina Fey, Larry David… Leur force de l’esprit m’apportent de la matière. Ils n’ont pas peur du verbe. Alors je tente aussi ce beau risque. 

Monia Chokri et Samuel Regnard

Propos recueillis et édités par Samuel Regnard pour Le Bleu du Miroir
Remerciements : Monia Chokri, Monica Donati