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RELIC

Lorsqu’Edna, la matriarche et veuve de la famille, disparaît, sa fille Kay et sa petite-fille Sam se rendent dans leur maison familiale isolée pour la retrouver. Peu après le retour d’Edna, et alors que son comportement devient de plus en plus instable et troublant, les deux femmes commencent à sentir une présence insidieuse dans la maison. Edna refuse de dire où elle était, mais le sait-elle vraiment…

Avant-propos

Le cinéma de genre connaît depuis quelques années un souffle nouveau porté par l’émergence de jeunes cinéastes aux univers singuliers. Derrière les figures de proue que sont Ari Aster, Jordan Peele ou Robert Eggers, de nouveaux visages font leur apparition et s’affirment rapidement comme le futur du cinéma d’horreur. Outre leur dimension d’auteur pleinement assumée, ils ont en commun de traiter l’horreur sous le prisme existentiel. On constate également que de nombreuses femmes composent cette nouvelle génération à l’origine de projets qui suscitent la reconnaissance, aussi bien critique que publique.

Parmi ces nouvelles figures, on pense évidemment à l’australienne Jennifer Kent qui avait impressionné tout son monde avec son premier film Mister Babadook (2014). Une réussite qu’elle a depuis confirmé avec The Nightingale (2018). Et aujourd’hui, c’est donc une de ses compatriotes, Natalie Erika James, qui fait parler d’elle avec Relic. En plus de démontrer la vitalité du cinéma de genre australien, elle marche dans les pas de sa consœur avec ce premier film impressionnant à bien des niveaux.

Relic raconte l’histoire de trois femmes, trois générations différentes d’une même famille, confrontées à l’inexplicable, puis à l’inextricable. Alors que sa mère Edna semble avoir disparu depuis plusieurs jours, Kay accompagnée de sa fille Sam, revient dans sa maison d’enfance pour essayer de la retrouver. Mais très vite, les deux femmes vont se rendre compte que quelque chose ne tourne pas rond dans cette maison. Le comportement erratique d’Edna pousse sa fille à envisager de la placer en maison de retraite. À moins que ce qu’elle interprète comme des signes de démences ne cache en réalité quelque chose de plus terrifiant encore…

Critique du film

Dès la scène d’ouverture, la réalisatrice australienne nous plonge dans cette réalité ambivalente, qui sera celle du film tout du long. Un robinet resté ouvert, l’eau qui déborde de la baignoire et dévale les escaliers un à un, puis se répand sur le sol du rez-de-chaussée. Au milieu, une vieille femme se tient debout, immobile. Elle semble perdue et tétanisée. Les mémos scotchés un peu partout laissent deviner la maladie dont souffre cette femme… Mais la caméra s’attarde sur le salon plongé dans l’obscurité. Dans le vide apparent de la pièce, se révèle une présence mystérieuse et inquiétante, assise dans la pénombre. Quelle est donc cette menace invisible ? La maison est-elle hantée, ou bien ne serait-ce là que la manifestation des symptômes de la maladie ?

Dans une approche comparable (mais plus subtile encore) à celle de Leigh Whannell pour son Invisible Man (2020), Natalie Erika James construit ses cadres en traitant avec autant de soin ce qui se trouve à l’image et ce qui se trouve hors-champ. C’est par ce travail minutieux sur les détails que la menace qui plane est suggérée. Elle se révèle par un mouvement léger, et l’on comprend alors que celle-ci était présente dans la pièce depuis le début. La peur et les effets de surprise sont ainsi construits sur la durée, et pas par des effets artificiels de montage, qu’ils soient visuels ou sonores. La réalisatrice a volontairement cherché à créer un environnement propice à faire naitre une peur consciente, et à ne pas tomber dans la facilité en usant des jumpscares, lesquels sont plus la marque d’une réaction réflexe que d’une peur réelle.

Mais l’horreur dans Relic est avant tout un moyen d’aborder la véritable peur, celle qui nous traverse tous quand il est question d’affronter la mort. Celle de nos parents en premier lieu, tout en sachant que le même sort nous attend au bout du chemin. De fait, le monstre qui menace dans le film est particulièrement effrayant, peut-être même le plus effrayant qui soit, car c’est la mort elle-même, et plus largement la vieillesse, la décrépitude, cette « maladie » à laquelle personne ne peut échapper.

Relic film

Au fur et à mesure de son déroulement, Relic traverse les différents styles du cinéma de genre. D’abord thriller, il passe par le film de fantôme, pour finir en film de monstre. Mais à l’arrivée, c’est surtout une métaphore sur cette peur existentielle : Comment faire face à la démence d’un parent, comment observer un être aimé disparaître petit à petit derrière la maladie, et voir sa personnalité s’effacer ? Comment réagir et assumer son rôle face à une telle situation ?

Plus qu’un film d’horreur, c’est un film sur le deuil. Pour Kay et Sam, c’est le deuil de leur mère et grand-mère. Pour Edna, c’est la perte d’elle-même, de son autonomie, ses moyens, ses souvenirs… C’est faire le deuil de ce qui a été, et ne sera plus. Même les souvenirs disparaissent ou se troublent, se mélangent. Alzheimer, c’est un peu mourir avant la mort. Pour les proches, ça veut dire entamer un deuil avant l’heure, se préparer à l’inévitable, auquel on ne se prépare jamais vraiment, bien que l’on connaisse tous l’issue. Dans Relic, cela revient pour Kay à accepter l’entité qui se cache sous l’apparence de sa mère dans une scène finale forte et évocatrice, qui n’est pas sans rappeler Under the Skin (Jonathan Glazer, 2013).

Par bien des aspects, Relic apparaît comme le versant de Mister Babadook (2014). Le film de Jennifer Kent personnifiait les cauchemars des enfants dans leurs premières années en un monstre tangible. Relic, à l’inverse, montre les peurs et les démons qui frappent durant les dernières lueurs d’une vie. Relic serait quelque part la conclusion métaphorique de l’histoire d’une vie, là où Babadook en était le point de départ. Avec un monstre tout aussi effrayant que le Babadook, mais auquel il est cette fois impossible d’échapper.

– On notera à cette occasion que si les films d’horreur avec des enfants comme antagonistes ne se comptent plus (L’exorciste, Le village des damnés, La malédiction…), les films avec des creepy-olds sont bien plus rares (citons tout de même l’excellent The Visit de M. Night Shyamalan, en 2015). –

Relic renvoie aussi à l’héritage, aux erreurs du passé qui nous poursuivent comme des malédictions. Ici, c’est l’histoire d’un arrière-grand-père délaissé par sa famille, abandonné dans sa vieille cabane, et dont la mort hante encore ses descendants. C’est de cette cabane que provient un vieux vitrail (une relique) qui décore la maison d’Edna. Il symbolise ce triste héritage qui pèse sur la famille, laquelle se matérialise par une moisissure noire qui ronge les murs. Une fois encore, cette marque est autant le fruit putride de la malédiction que le symbole de la maladie qui gagne du terrain jour après jour, et se transmet de génération en génération, 

Mais les reliques auxquelles le titre fait référence sont multiples. Ce sont d’une part tous ces objets qui nous accompagnent durant toute notre vie, comme cette bague qui se transmet de mère en fille. C’est cette maison familiale que l’on connaît depuis toujours, dans laquelle on a grandi, ri ou pleuré. Ce sont aussi les corps vieillis, marqués par le temps et les blessures du passé. D’une certaine façon, nos anciens sont les reliques de notre histoire personnelle. Et de manière plus figurative, les reliques se sont aussi les souvenirs que l’on transporte en soi, ceux que l’on garde et ceux que l’on oublie. 

Avec ses murs abîmés, ses planchers qui grincent, la maison familiale est le symbole de ces souvenirs que l’on porte en nous, et qui s’effritent avec le temps. Avec les années, on s’y perd, comme dans un labyrinthe, les évènements se mélangent au point d’aboutir à un cul-de-sac. Natalie Erika James illustre brillamment ce sentiment de confusion, en plongeant ses héroïnes dans un monde de l’invisible, un dédale de couloirs qui se déplacent et se referment sur eux-mêmes. Une matérialisation physique des troubles mentaux et des pertes de repères liés à la maladie, qui précipite le spectateur dans un état de claustrophobie redoutable. 

Tout au long de son film, qu’elle a également co-écrit, Natalie Erika James prend le temps de construire ses personnages, c’est peut-être même ce qu’elle réussit le mieux. Les trois personnages féminins sont très beaux et les liens entre ces trois générations sont émouvants tant ils paraissent sincères. On comprend les tenants et les aboutissants de leurs rapports conflictuels, de leurs histoires passées, par des détails disséminés ici et là.

Relic Emily Mortimer

Le mérite en revient aussi aux trois actrices principales : Emily Mortimer (Match Point) dans le rôle de Kay, Bella Heathcote (The Neon Demon) dans celui de sa fille Sam, et Robin Nevin (Top of the Lake) dans le rôle de la grand-mère, Edna. Nevin y est particulièrement fascinante avec son personnage ambigu de grand-mère à la fois victime d’une menace invisible, et antagoniste terrorisant ses proches. On ne sait jamais, avec certitude, à qui l’on a affaire.

Le film brille également par ses qualités visuelles et son production design. On est d’autant plus impressionné quand on sait qu’il s’agit d’un premier film pour la réalisatrice. La photo de Charlie Sarroff, dont ce n’est que le deuxième comme Chef opérateur, contribue énormément à la réussite du métrage.

Comme pour The Owners de Julius Berg, également présenté lors de cette édition 2020 de l’Étrange Festival, Relic témoigne d’une intelligence de production au service du film : Un lieu quasi-unique et élément central, la maison familiale. Un casting réduit, mais de qualité, reposant sur ses trois actrices principales (et seulement dix acteurs au générique en comptant tous les seconds rôles). Un budget concentré sur les éléments cruciaux du film et qui ne s’éparpille pas dans des considérations secondaires. C’est l’une des recettes du succès pour un projet qui paraît maitrisé à tous les niveaux.

On note au passage que le film est une coproduction australo-américaine, et a bénéficié de l’expérience de personnalités solides d’Hollywood. L’acteur Jake Gyllenhaal a ainsi servi comme producteur, alors que les frères Anthony et Joe Russo, réalisateurs Marvel du diptyque final Avengers (Infinity War et Endgame), ont, eux, agi comme producteurs exécutifs.

Avec ce film d’horreur, N.E. James porte une histoire personnelle, puisque sa propre grand-mère souffrait de la maladie d’Alzheimer. Ceci explique sans doute le soin avec lequel elle traite ses personnages et l’empathie dont elle fait preuve à leur égard. Reposant sur une symbolique brillante et relativement simple, ce qui est tout sauf un défaut, le film déploie une narration subtile et puissante. Relic est terrifiant quand il vire à l’horreur totale, et le film réussit la prouesse de ne jamais abandonner son sens, même dans ce dernier acte spectaculaire.

La réalisatrice signe ici un très beau film sur le deuil et l’acceptation, qui oscille sans cesse entre la peur et l’émotion, et rappelle à tout un chacun, que quelle que soit la difficulté de l’épreuve, c’est notre devoir d’être là pour accompagner nos aînés jusqu’au bout. On a coutume de dire qu’on juge une société à la manière dont elle traite ses anciens, le chaos de la période actuelle nous rappelle à quel point cette problématique est plus importante que jamais.

Bande-annonce

7 octobre 2020 – De Natalie Erika James, avec Emily MortimerRobyn NevinBella Heathcote