MARTY SUPREME
Marty Mauser, un jeune homme à l’ambition démesurée, est prêt à tout pour réaliser son rêve et prouver au monde entier que rien ne lui est impossible.
Critique du film
Tant d’articles ont déjà été écrits sur la campagne marketing absolument dingue de Marty Supreme. Dans son objectif affiché de faire partie des « greats », mot prononcé lors de son discours aux SAG Awards l’an dernier, Timothée Chalamet a enchaîné les performances pour vendre le film dont il est le héros. Qu’on apprécie ou non la grandiloquence, le quasi-absolutisme de cette campagne relève de l’appréciation de chacun·e. Avec tout ce tintamarre précédant sa diffusion sur nos grands écrans, il était légitime de craindre que le soufflé ne retombe, que le ballon de baudruche éclate. Curieusement, cette campagne était moins un gage de la qualité de Marty Supreme qu’une prolongation — ou un prequel — de la nature même de son propos.
Marty Mauser, jeune Américain insolent au visage marqué par les cicatrices de l’acné, est possédé par un rêve : devenir le plus grand joueur de tennis de table du monde. Le gigantisme incarné par Timothée Chalamet, montant sur le toit de la Sphère de Las Vegas pour vendre son film, répond à la même logique que celle de Marty Mauser, son alter ego fictif, louant — certes illégalement cette fois — une chambre au Ritz, seul endroit digne d’héberger le talent brut qu’il estime être. À chaque roi son trône.
Rêver grand ?
Ce culot, ce bagou, cette flamboyance irriguent quasiment toutes les scènes du film. Le « dream big », slogan marketing du long-métrage, semble presque être une promesse faite aux spectateurs : regarder Marty Supreme, c’est rêver grand. D’autant que le film ne cesse de convoquer un imaginaire cinématographique daté et fantasmé. Plein pouvoir à sa star hollywoodienne, bénéficiant d’un gros budget, filmé en 35 mm et ancré dans les années 1950, Josh Safdie renoue avec une certaine idée d’un cinéma américain classique, populaire et divertissant. Tous ces ingrédients sont assemblés de manière si ostensiblement grossière qu’il aurait été raisonnable d’attendre de Marty Supreme la même sensation qu’un plat industriel réchauffé au micro-ondes. Mais, étonnamment, il n’en est rien.

Dans le cinéma de Josh Safdie, il n’y a pas de réchauffé : tout est immédiat. Ce qui relève presque du paradoxe pour un cinéaste qui ne défriche rien de totalement inédit, filmant avec la même intensité des personnages proches de ceux que Scorsese observe depuis toujours. Ce don pour captiver son public tient beaucoup à sa capacité à ancrer son cinéma dans une instantanéité très forte. C’en est parfois même éreintant, tant un moment précis semble avoir le pouvoir de dicter la trajectoire entière du film. Marty Supreme est construit sur ces soubresauts, ces revirements dont la futilité et la puérilité sont évitées parce qu’ils ne sont jamais de simples épiphénomènes. Comme dans Uncut Gems, la folie et l’hystérie s’apaisent dès lors que l’on prend du recul. En mettant chaque scène en écho avec celles qui la précèdent ou la suivent, il apparaît que l’ensemble est sous-tendu par deux éléments : le karma et le calcul, par le personnage, du ratio risque-rendement.
Au début du film, on s’étonne que Marty puisse dormir dans une chambre hors de prix sans être sanctionné. Comme si son culot — à la hauteur d’un ego flirtant avec les sommets du Burj Khalifa — lui permettait de transformer ses rêves en réalité. En vérité, le récit le sanctionnera à deux reprises. La première sera d’ordre financier, le forçant à entamer une nouvelle série de péripéties pour rembourser sa dette. La seconde, impossible à évoquer sans révéler la fin du film. Ainsi, à tête reposée, on s’exaspère de voir Adam Sandler ou Timothée Chalamet enchaîner les mauvais choix. Mais le rythme du présent est si intense, si frénétique, qu’un mur semble avancer inexorablement vers eux, les poussant à privilégier la solution rapide — celle qui sera punie — plutôt que la solution rationnelle, plus lente, qui pourrait les sortir de leurs problèmes.

Chaque scène répond à un enjeu dramatique fort : soit elle rapproche Marty de son rêve, soit elle l’en éloigne. Or cette intensité serait assurément diluée si l’action n’était pas ancrée dans une matérialité presque palpable. Dans une interview accordée aux Cahiers du cinéma (n° 828), Kelly Reichardt expliquait avoir situé The Mastermind dans les années 1970 pour retrouver le rythme qu’imposent les objets physiques, par opposition aux outils numériques : « Un détective qui grimpe par une fenêtre, lampe-torche entre les dents, pour fouiller un classeur, c’est moins ennuyeux que quelqu’un qui tape une recherche sur Google. » Dans Marty Supreme, lorsque Marty perd le chien d’un vieil homme très aisé (incarné par Abel Ferrara), il ne le retrouve pas grâce à une annonce sur Facebook. Il y parvient au terme de stratagèmes toujours plus fous et dangereux, culminant dans une course-poursuite haletante puis une fusillade.
Avec une bravade incandescente, Marty Supreme, enfant bâtard d’une production indépendante et des moyens d’un blockbuster, réussit le pari fou de revitaliser un cinéma américain grand public en perte de superbe. Plutôt que d’offrir un simple miroir au monde contemporain — ou seulement pour rappeler que les hommes ont toujours été habités par la fureur —, le premier long-métrage de Josh Safdie propose aux spectateurs un refuge d’une très grande qualité.
Bande-annonce
18 février 2026 – De Josh Safdie






