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LA RECONQUISTA

Madrid. Manuela et Olmo se retrouvent autour d’un verre, après des années. Elle lui tend une lettre qu’il lui a écrite quinze ans auparavant, lorsqu’ils étaient adolescents et vivaient ensemble leur premier amour.

Critique du film

Il y a des amours naissants, des amours morts et des amours vains, mais il y a aussi des amours ratés : ceux qui n’ont pas eu le temps de naître et ne connaîtront probablement jamais de dénouement heureux. Avec La Reconquista, Jonás Trueba inscrit son récit dans ce territoire précis. La relation idyllique n’a jamais vu le jour ; elle n’en est pas pour autant dépourvue de souvenirs. L’œuvre du cinéaste espagnol embarque dès sa structure, une sorte de romance prise à l’envers, dont l’après constitue le commencement et l’avant n’est plus qu’un vague à l’âme incurable. Manuela et Olmo se rencontrent à nouveau ; ils ne se découvrent pas mais, de leurs propres mots, le moment est « bizarre ». Elle comble les silences, lui l’écoute avec une attention relative. Chacun semble disposer de son monde, mal à l’aise dans l’instant, et pourtant une étrange fusion s’opère. Iels se livrent sur un sujet ou deux, maladroit·es, hésitant à se confier leurs romances fugaces ou leurs relations plus établies.

C’est avec une grande lucidité que Jonás Trueba laisse volontairement ses protagonistes en manque de mots, préférant user de sa caméra pour ceindre une relation qui nous échappe. Les plans serrés alignent les visages, les emboîtent dans un même cadre rapproché, au point qu’ils pourraient se toucher, mais le vide persiste. Il revient sans cesse, éloignant les deux aimants. Leur chance est peut-être déjà passée.

La reconquista

La première partie s’acharne à représenter une nuit de flirt, sorte d’After Hours où la solitude nocturne laisse place à une nouvelle perspective, celle de se correspondre à nouveau. Les lumières d’un bar ou d’un concert confidentiel masquent des visages incertains. Olmo est à l’orée d’une nouvelle vie tandis que Manuela semble stagner. Les pensées se croisent et guident vers le souvenir : celui d’une jeunesse pas si lointaine mais bien trop rapide. La célérité de ce premier amour n’est aujourd’hui plus qu’un regret silencieux, qu’on n’ose évoquer que par tranches de mémoire, sur un ton ironique. La musique berce d’illusions, aussi bien les spectateur·rices que les personnages : nous, habitués aux codes d’un cinéma romantique confortable ; eux, pris dans l’euphorie d’une nuit de fête où tout paraît possible. Il y a aussi ce vieux père, usé par la vie autant que par la mort, qui chantonne ses chansons d’amour — figure mélancolique rappelant une vérité amère : l’amour s’ignore tant qu’il ne manque pas encore.

La reconquista

On pourrait déplorer le dernier tiers du film, vaste flash-back où l’imaginaire se trouve soudain confronté à l’image. L’adolescence est clairement montrée, tout comme la véritable rencontre entre Olmo et Manuela. Ce qui n’était que suggestions et bribes d’un passé à la fois proche et lointain prend désormais une forme concrète. Mais Jonás Trueba ne se contente pas de ce geste par simple formalité. Cette bascule s’inscrit pleinement dans le processus de romance inversée : les débuts sont déjà une fin, tandis que la conclusion n’en est pas vraiment une, seulement le rappel de ce qui ne pouvait pas fonctionner. Les doutes et les craintes de la jeunesse se projettent vers les futurs adultes que l’image nous a déjà permis de côtoyer. L’ensemble prend alors sens : les silences et les échanges mal assurés ne sont que l’héritage d’autrefois. D’adolescent à adulte, il n’y a finalement que peu de certitudes.

La Reconquista joue de sa structure autant que la caméra fait dialoguer les cadrages. Pourtant, c’est le geste le plus simple de l’œuvre qui en fait une ode aussi belle que désenchantée : ces lectures parcellaires de lettres d’amour, passage récurrent et toujours bouleversant. Morceaux de papier gribouillés dans une chambre juvénile, dont la plume est aussi sincère que maladroite. Certaines phrases résonnent dans le temps comme sur les visages ; derrière les mots, chacun redécouvre un amour dont, finalement, ni l’un ni l’autre n’a jamais été vraiment sûr.

Bande-annonce

28 janvier 2026 – De Jonás Trueba