DEUX FEMMES ET QUELQUES HOMMES
Violette et Florence sont voisines de palier et s’observent. L’une, en congé maternité, est à fleur de peau ; l’autre, en arrêt de travail, ne ressort plus rien. Leur rencontre bouscule soudain leur quotidien monotone et leur regard sur les hommes… Et s’il était temps d’envisager une révolution sexuelle ?
Critique du film
On embarque dans Deux femmes et quelques hommes avec l’attente d’un certain comique, ce dernier ne se faisant pas attendre dès les premières minutes d’introduction. À mesure que s’installe l’intrigue, on discerne également une volonté plus actuelle, dont la blague serait finalement une porte d’entrée facile pour pointer l’absurdité de l’hétéronormativité.
Le long-métrage de Chloé Robichaud se veut très pince-sans-rire à l’égard de multiples sujets de société, avant tout féminins, autant qu’une modernisation d’un classique de la comédie de boulevard québécoise, Deux femmes en or. De la maternité à la vie sexuelle en passant par la lassitude du couple, sa version cinématographique actualisée n’entend pas spécialement réinventer la manière avec laquelle tout ceci s’articule. Fidèles à eux-mêmes, les hommes — dépeints dans le long-métrage — sont de véritables goujats malhabiles, incapables d’être à l’écoute de leur compagne tout comme ils sont bien démunis lorsqu’il s’agit d’accueillir la réalité et la complexité de leurs sentiments. En contre-pied, Florence (Karine Gonthier-Hyndman) et Violette (Laurence Leboeuf) s’approprient une liberté qui leur avait été confisquée.

Paradoxalement, c’est la négligence de leur compagnon qui ouvre cette brèche — non pas comme une solution, mais comme un révélateur de ce qui leur manquait déjà, initiant les deux femmes à une vie de libertinage dans laquelle elles regagnent un certain intérêt. Jusqu’ici, le film de Chloé Robichaud conserve sa légèreté d’origine tout en l’agrémentant d’une certaine vision de l’agentivité féminine au sein de couples à la dérive. Un moyen moins original qu’efficace, mais dont la satire succincte suffit parfois à faire de l’œuvre une petite parenthèse humoristique pas totalement inoffensive dans sa dénonciation des rapports relationnels asymétriques.
De cette ambition de départ, il ne subsiste que peu d’éléments à mesure que les protagonistes évoluent dans leurs « nouvelles vies » constituées de rires, d’adultères et d’improvisations. Le tableau devient rapidement caricatural au point de tourner en dérision des sujets qui auraient manifestement mérité un traitement au pire, différent, au mieux, bien plus aiguisé. Si la représentation du désir féminin est en tout point légitime, le film semble sacrifier certains enjeux politiques essentiels au profit d’une légèreté qui, parfois, confine à l’inconséquence.
Cette dérive se cristallise dans quelques scènes ouvertement à contre-courant du reste de la proposition. La séquence de mansplaining aberrante au sujet du mouvement MeToo paraît presque surréaliste en 2026 tant le mouvement est traité par-dessus la jambe. Il semble même relativement irresponsable de présenter le personnage de Laurence Leboeuf comme une ignorante nonchalante dans un monde qui doit absolument prendre conscience de l’importance des mouvements libérateurs comme celui-ci. De la même manière, un passage de drague entre Florence et un homme de passage relève en grande partie d’un certain mauvais-goût, surtout lorsque l’actrice explique calmement à cet homme faussement déconstruit, « qu’il ne serait pas très chrétien de révéler sa chair sans que les hommes ne puissent la regarder avec envie ». L’ensemble du dialogue relève d’une rhétorique masculiniste déguisée en humour libéré : présenter le corps féminin comme un spectacle destiné au regard masculin, même sur le ton de la plaisanterie, reconduit exactement l’objectification que le film prétend dénoncer.

Plus fondamentalement, Deux femmes et quelques hommes semble enfermé dans un cadre hétéronormatif qu’il ne parvient jamais à dépasser : l’émancipation des deux femmes reste définie par rapport aux hommes — qu’elles les fuient, les séduisent ou les rejettent. Leur complicité mutuelle, pourtant au cœur du récit, n’est jamais explorée comme une alternative possible ou comme un espace de désir autonome. Cette limite structurelle rend d’autant plus flagrants les quelques égarements du film, dont les idées, malgré leur légèreté, paraissaient pourtant conscientes de pouvoir user de dérision tout en n’oubliant pas d’être un film aux points de vue avant tout féminins.
Certes, le film montre comment une brèche dans la routine conjugale peut ouvrir un espace de réappropriation pour des femmes étouffées par des compagnons plus préoccupés par leur propre satisfaction que par une réciprocité affective ou sexuelle. La quête d’émancipation sexuelle de Florence et Violette aurait pu constituer un point de bascule vers une reconstruction plus profonde, mais Deux femmes et quelques hommes s’arrête en chemin pour favoriser une répétitivité dont le potentiel comique s’essouffle rapidement et aux intentions en dents de scie. La sensation désagréable d’avoir vu une œuvre faire quelques pirouettes tout en restant sur place persiste, le long-métrage écope finalement d’un caractère fruste, qu’il aurait absolument dû éviter.






