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FILS DE PERSONNE

À peine arrivé en France, le petit Mapring, 4 ans, perd sa nouvelle mère dans un accident de voiture. Thomas dévasté, seul face à cet enfant qui ne le reconnaît pas encore comme père, décide de retourner en Thaïlande pour retrouver sa famille biologique et lui donner une nouvelle chance. Mais au cœur de ce voyage de la renaissance, une autre histoire se tisse: celle d’un lien fragile qui se construit, le face-à-face bouleversant d’un père et d’un fils qui doivent apprendre à s’apprivoiser.

CRITIQUE DU FILM

Après une série de films parmi lesquels L’Autre Dumas, Dans les forêts de Sibérie ou encore Celle que vous croyez, Safy Nebbou revient au cinéma avec un drame sur l’adoption, dans la continuité de ses obsessions autour du lien familial et de ses fractures. Le cinéaste interroge ici frontalement ce qui fonde la paternité, au-delà des évidences biologiques ou sociales. Qu’est-ce qui fait d’un homme un père ? La seule présence d’un enfant suffit-elle à lui donner ce statut ? Et surtout, comment créer un lien entre deux êtres qui ne se comprennent pas et qui ont tout à apprendre l’un de l’autre ? C’est là tout l’enjeu de Fils de personne, voyage autant intérieur que géographique.

Les deux protagonistes avancent marqués par une accumulation de manques : celui d’un père qui ne s’est jamais construit, d’un foyer brisé, d’un lien resté à l’état d’ébauche. Thomas, interprété par Romain Duris, est de ceux qui ont laissé filer le temps sans en mesurer les conséquences. Trop absorbé par son travail, trop éloigné de l’intime, il n’a jamais investi son rôle de père adoptif. Spectateur d’une histoire qui était pourtant la sienne, il se retrouve brutalement confronté à un enfant qu’il ne connaît pas. Face à une responsabilité qu’il n’avait jamais réellement envisagée, et au vide laissé par celle sur qui tout reposait, il est contraint de changer de trajectoire. Le déplacement est d’abord géographique, lorsqu’il débarque en Thaïlande, territoire dont il ignore la langue et les codes ; il devient rapidement émotionnel, face à cet enfant avec qui il peine à établir le dialogue.

Fils de personne

Ce rôle prolonge d’ailleurs une figure déjà explorée par le comédien dans Une part manquante (2024), où il incarnait un homme en quête de réparation à la recherche de sa fille. Mais ici, il ne s’agit plus de retrouver un enfant, plutôt d’apprendre à en devenir un père. Face à lui, Mapring, enfant silencieux et méfiant, ne partage ni sa langue ni son histoire, et refuse instinctivement de lui accorder une place qu’il n’a jamais occupée. De retour dans son pays d’origine, à peine après en avoir été déraciné, il se retrouve entouré d’enfants qui lui ressemblent sans être ses semblables. Une étrangeté paradoxale s’installe : étranger aux autres, à lui-même, et à cet homme qui n’a de figure paternelle que le nom.

Safy Nebbou filme la Thaïlande à distance de tout exotisme. Les paysages, d’une beauté saisissante, semblent moins inviter au voyage qu’accentuer la désorientation. À mesure que les personnages s’enfoncent dans les terres, le chemin se trouble, devient plus abstrait. La photographie joue sur des contrastes marqués : noirs profonds, lumières néon, couleurs saturées qui finissent par engloutir les corps et les confondre avec les ombres. Tout participe à une perte de repères, comme si le monde lui-même devenait difficile à lire, instable, presque insaisissable.

La mise en scène capte avec précision la cohabitation fragile entre ce père et ce fils. La caméra s’attarde sur ce qui manque autant que sur ce qui échoue : les gestes maladroits, ceux qui n’arrivent pas, ou trop tard. Thomas ne sait pas toucher, ni consoler. Regarder devient déjà difficile. Chaque tentative de rapprochement reste inaboutie, parfois même brutalement inerte. Il reproduit, sans en avoir conscience, une forme d’abandon, comme si la paternité lui échappait moins par refus que par incapacité à l’habiter.

Fils de personne

Au cœur de cette relation empêchée, le récit se déploie comme une quête incertaine. La recherche de la mère biologique agit comme un fil narratif dont les intentions restent floues : réparer, comprendre, ou peut-être fuir une responsabilité devenue trop lourde. Cette ligne de fuite, jamais totalement assumée, prolonge l’ambiguïté du personnage et maintient le film dans une tension discrète, entre tentative de réparation et possible renoncement.

Si Fils de personne séduit par sa tenue formelle et la cohérence de son évolution, on peut regretter que l’histoire se perde légèrement dans son dernier acte. Là où le film avançait avec retenue et délicatesse, il cède à une résolution plus appuyée, qui rompt avec la subtilité jusque-là installée. Reste un film habité, sincère, traversé par une interrogation persistante : comment devient-on père quand rien ne nous y a préparé ? À cette question, Safy Nebbou répond par une rencontre, celle de deux êtres blessés, profondément seuls, qui apprennent à se connaître. Peu à peu, malgré les silences et les maladresses, un lien se tisse. Et dans cet espace fragile finissent par émerger un père et un fils, unis par une histoire à construire ensemble.

BANDE ANNONCE 

10 juin 2026 – De Safy Nebbou

Avec Romain Duris, Master Sanpasiri Khosittachawanich, Vithaya Pansringarm