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THE WORLD OF LOVE

Joo-in est une lycéenne espiègle et appréciée de tous. Un jour, un camarade de classe lance une pétition que tous les élèves signent, sauf elle. Son monde, en apparence paisible et insouciant, dissimule un passé douloureux auquel Joo-in est alors contrainte de faire face. Mais loin de se laisser enfermer, elle choisit d’avancer et de se réinventer.

Critique du film

Après les magnifiques The World of Us et The House of Us, Yoon Ga-eun poursuit son exploration minutieuse de l’enfance et de l’adolescence avec The World of Love, premier film de la coréenne à parvenir dans nos salles à ce jour. La cinéaste, déjà adoubée par Bong Joon-ho, confirme son statut de grande chroniqueuse des années formatrices avec cette oeuvre primée au Festival des 3 Continents de Nantes (d’une Montgolfière d’or amplement méritée).

Le film suit Joo-in, une lycéenne espiègle de 17 ans, boute-en-train et plutôt populaire auprès de ses camarades. Pratiquant le taekwondo, entourée de ses amies, elle mène une vie d’adolescente ordinaire rythmée par les premiers émois amoureux et les rires complices. Son quotidien, marqué par l’alcoolisme de plus en plus préoccupant de sa mère et l’absence inexpliquée de son père, parti trois ans plus tôt, reste néanmoins un refuge chaleureux où son petit frère s’entraîne sans relâche pour un spectacle de tours de magie. Mais lorsqu’une pétition circule au lycée pour empêcher la réinstallation d’un ancien délinquant sexuel dans le quartier, Joo-in refuse de la signer. Son monde, en apparence paisible et insouciant, dissimule un secret douloureux qu’elle se retrouve contrainte d’affronter, malgré elle.

Le tour de force de Yoon Ga-eun réside dans son refus catégorique du pathos et des représentations stéréotypées. Là où le cinéma tend à essentialiser les victimes d’agression sexuelle — déprimées, dépressives, vivant dans la peur que ça recommence —, la réalisatrice choisit de filmer la vitalité, l’énergie débordante, le droit à l’insouciance. Ce prisme vient combler ce vide représentatif avec une intelligence narrative rare : le film est raconté du point de vue de Joo-in et cache, comme elle, son statut de victime. Il ne révèle aucun détail qu’elle ne voudrait pas dévoiler. Cette pudeur, loin d’être une esquive, devient un acte politique : refuser de réduire une personne à son trauma.

The world of love

La structure narrative, non linéaire, joue habilement avec nos perceptions. Yoon Ga-eun présente d’abord les réactions, les comportements de Joo-in, et nous laisse formuler des hypothèses qui se révèlent fausses une fois le contexte explicité. Cette mise en scène en « fragments éclatés » épouse le rythme de l’attention adolescente, mais surtout elle mime le processus même de la reconstruction, comment un événement du passé vient recontextualiser, réinterpréter, fissurer ce qui semblait anodin. La réalisatrice fait preuve d’une maîtrise tonale impressionnante, orchestrant des ruptures constantes entre comédie de mœurs et drame social. Maman boit un peu trop ? Autant en rire. Elle a vomi dans un coin de l’appartement ? Cette fois, le gag est plus amer, mais on n’a pas le temps de s’appesantir, Joo-in a toute une vie à vivre.

Cette approche formelle culmine dans une séquence bouleversante située dans une station de lavage automatique. Yoon Ga-eun place la caméra sur la banquette arrière et filme en plan-séquence le moment où Joo-in et sa mère, enfin seules, se confrontent à la vérité. La caméra ne bouge pas, n’intervient pas, laisse le temps s’étirer et la douleur se déployer. C’est un moment d’une intensité brutale, d’une justesse déchirante, qui rappelle ce que le cinéma peut faire de mieux : capter la vérité nue des émotions sans filtre ni commentaire. Seo Su-bin, actrice débutante repérée par Yoon Ga-eun, y livre une performance exceptionnelle. Elle incarne Joo-in avec une spontanéité désarmante, passant du rire à la colère, de la vulnérabilité à la révolte, sans jamais forcer le trait.

The world of love

Car The World of Love n’est pas seulement un film sur le trauma, c’est un film sur le regard social, sur ce que la société exige d’une victime « idéale ». En refusant de signer la pétition, Joo-in ne défend pas le criminel, elle défend son droit à ne pas être résumée à sa blessure, à ne pas porter éternellement l’étiquette de « victime ». La société coréenne, encore largement patriarcale et conservatrice, préfère le confort du silence au poids de la vérité. Lorsque l’aveu de Joo-in est extorqué sous menace de sanction scolaire, il n’apporte ni soulagement ni communion. La vérité, loin de libérer, érige des murs. Le regard des amis change, l’insouciance est perdue. La fin, d’une lucidité politique et humaine implacable, filme cette distance qui s’installe sans consoler les spectateur·ices.

Yoon Ga-eun filme cette micro-société adolescente avec la même attention documentaire qui caractérisait ses précédents films, trouvant la poésie et l’émotion à travers les gestes, derrière les silences et les rires. Sa mise en scène, d’une pudeur infinie, n’exclut jamais la tendresse ni les traits d’humour et avance par touches délicates, par petits déplacements imperceptibles qui finissent par bouleverser. Cette attention portée aux tracas quotidiens, n’est jamais anecdotique. C’est dans ce terreau que se joue la reconstruction, dans cette vie qui continue malgré tout.

The World of Love est un film doux et déchirant, porté par une actrice lumineuse et une mise en scène d’une subtilité rare. En refusant de faire du trauma un spectacle ou une fatalité, Yoon Ga-eun signe une œuvre mature qui frappe fort avec une infinie pudeur. Probablement l’un des plus beaux films sur l’adolescence de ces dernières années.

Bande-annonce

6 mai 2026 – De Ga Eun Yoon