THE MAD DOG OF EUROPE
L’histoire du film antinazi le plus tristement célèbre. Jamais réalisé par Herman J. Mankiewicz, son scénariste et producteur, The Mad Dog of Europe prédit la montée d’Hitler et les dérives de sa domination bien avant l’heure.
CRITIQUE DU FILM
Jean Lafaurie, ancien résistant déporté à Dachau, disait : « L’extrême droite attend la disparition des derniers témoins comme moi pour réécrire l’histoire. » Phrase éclairée et pleine de sens, dont on aimerait ardemment réfuter l’état de fait ; nous en sommes pourtant bien là, en bout de course d’une fascisation sociétale qui fait le jeu des élites dirigeantes depuis plusieurs années. Quelle honte de devoir, encore, rappeler le passé pour tenter de stabiliser un présent en déroute.
Dans cette équation politique qui fait bien peu cas de ceux qu’elle met en danger, le cinéma peut sembler anodin. Les films ne changent pas le monde, dit-on. Certes. Mais ils peuvent nous rappeler avec force que tout est ancré quelque part, là-bas, au cœur d’un passé loin d’être révolu. Il n’y a que peu de hasard dans la production d’un documentaire comme The Mad Dog of Europe en 2026. L’histoire relativement méconnue du scénariste de Citizen Kane est pourtant un exemple type de la manière dont l’art, ici le médium cinématographique, peut se faire le vecteur de son temps. En 1932, Herman J. Mankiewicz prédisait les véritables intentions d’Hitler une fois monté au pouvoir. Désireux de partager sa vision aussi cauchemardesque que prémonitoire, « Mank » écrit The Mad Dog of Europe, pamphlet sur une Allemagne en pleine ascension vers le destin que nous lui connaissons.

Retraçant ce chemin à l’aide de différents intervenants (parents, amis, historiens…), Rubika Shah connaît pertinemment la force de son enquête et l’importance de faire exister ce qui n’a pas existé. Si The Mad Dog of Europe n’a jamais vu le jour, ce film sans forme n’a pas pour autant été vidé de toute intention. Les procédés ayant conduit à son annulation sont, en réalité, le reflet de ce qu’il entendait dénoncer. Ainsi, The Mad Dog of Europe n’est pas tant l’autopsie d’un film jamais réalisé que la dissection des mécanismes ayant entraîné sa non-existence.
Ce fruit pourri qu’est l’Amérique depuis sa création révèle toute sa moisissure lorsqu’il s’agit de sacrifier la réalité du monde sur l’autel du capitalisme. Il n’y a pas d’excuse à trouver pour ces producteurs désireux d’être dans les petits papiers d’Hitler : qu’ils aient agi par opportunisme ou par conviction importe finalement peu. En empêchant la création du film de Herman J. Mankiewicz, une partie de l’Amérique a choisi son camp. L’antisémitisme et le racisme, rarement évoqués lorsqu’on parle du « rêve américain », n’en furent que renforcés. Résultat terrifiant mais logique lorsqu’on joue le jeu des réactionnaires.

Aujourd’hui, en revoyant les images d’archives d’autrefois — des rassemblements américains du Ku Klux Klan dans les années 1930 aux extraits du Triomphe de la volonté — les liens se font vite, et l’histoire de The Mad Dog of Europe prend malheureusement tout son sens. Il faut remercier les cinéastes comme Rubika Shah, qui attachent encore de l’importance à nous éduquer sur ce que, de plus en plus, nous n’avons pas vécu : continuons à regarder ces images, à en produire de nouvelles, à en parler, afin de ne jamais oublier.
À l’heure où ce texte sur le documentaire de Rubika Shah est publié, les États-Unis et leur suprême leader se targuent d’apporter la liberté au Moyen-Orient, de protéger le monde d’une potentielle menace nucléaire en faisant preuve d’une ingérence honteuse dont les conséquences directes sont les massacres de civils iraniens déjà en difficulté. Cette guerre se déroule en parallèle d’une politique trumpiste féroce à l’égard de ceux que le régime ne reconnaît pas comme « américains ». Les milices dans les rues de Minneapolis, les assassinats, l’enlèvement et la déportation d’enfants et de leurs parents, ainsi que cette volonté expansionniste insatiable, nous renvoient aux fondations de l’histoire états-unienne.
Le film de Rubika Shah permet de remettre en lumière une réalité trop longtemps tronquée : « l’empire » américain a toujours été le monstre dissimulé dans l’angle mort du fascisme.
Bande-annonce
15 avril 2026 – De Rubika Shah






