Marc-André Grondin

C.R.A.Z.Y.

Un portrait de famille qui dépeint la vie souvent extraordinaire de gens ordinaires à la poursuite de leur bonheur. De 1960 à 1980, entouré de ses quatre frères, de Pink Floyd, des Rolling Stones et de David Bowie, entre les promenades en moto pour impressionner les filles, les pétards fumés en cachette, les petites et grandes disputes, Zac nous raconte son histoire. Le récit de la vie d’un petit garçon puis d’un jeune homme pas comme les autres, qui va jusqu’à renier sa nature profonde pour attirer l’attention de son père…

« Dieu merci, tu ne seras jamais comme les autres. »

Aujourd’hui Love, Simon est en passe de créer un nouveau tournant dans l’histoire de la représentation de l’homosexualité au cinéma. Premier teen-movie de studio à mettre au premier plan, et de manière positive, la question du coming-out chez les adolescents, le film s’est imposé comme un véritable phénomène de société en aidant nombre de jeunes à révéler leur homosexualité. En mars dernier, Xavier Dolan indiquait même, à juste titre, que « si un film pareil avait existé quand (il avait) 15 ans, (…) les choses auraient été bien différentes ». Pour autant, un virage important s’amorçait déjà dans le cinéma LGBT en 2005 avec le succès du Secret de Brokeback Mountain, film grand public, un western qui plus est, centré sur une histoire d’amour homosexuelle. S’il s’agit d’un drame, il ouvre cependant la voie à une représentation moins marginalisée de l’homosexualité au cinéma, en mettant avant tout l’accent sur l’amour impossible de ses deux protagonistes, plus que sur leur homosexualité.

C’est la même année que sort au Québec C.R.A.Z.Y. S’il restera plus confidentiel que Brokeback Mountain, le film de Jean-Marc Vallée rencontrera un succès public et critique bien au-delà de sa contrée d’origine, et ouvre lui aussi en un sens la voie à la possibilité d’un film comme Love, Simon aujourd’hui. Si C.R.A.Z.Y. ne prend pas tout à fait la forme d’un feel good movie comme Love, Simon, il partage avec lui sa volonté d’un cinéma résolument populaire qui met du baume au cœur et traite avec beaucoup de réalisme, derrière son allure de saga familiale, de la trajectoire d’un adolescent paralysé par la peur d’assumer son homosexualité.

Fresque sociale et familiale

C.R.A.Z.Y. prend effectivement la forme d’une fresque grand public en nous transportant sur vingt ans, de 1960 à 1980, dans le quotidien d’une famille de classe moyenne québécoise. Jean-Marc Vallée s’attache d’ailleurs à représenter avec beaucoup de minutie les différentes époques traversées, les modes se succèdent ainsi au même rythme que les musiques emblématiques qui viennent ponctuer le film (Patsy Cline, Charles Aznavour, Pink Floyd, David Bowie, Rolling Stones, The Cure…). On sent bien évidemment le bonheur qu’a eu Jean-Marc Vallée de replonger dans l’atmosphère de sa jeunesse, le réalisateur mêlant à sa volonté de réalisme le regard de son souvenir teinté d’onirisme (un style qui a d’ailleurs valu à l’auteur d’être comparé à Jean-Pierre Jeunet à la sortie du film).

Mais outre cette sensation de nostalgie communicative, ce choix artistique permet également au réalisateur de fondre dans le décor une famille type de la classe moyenne québécoise de ces années-là sans pour autant verser dans la carricature. La famille Beaulieu a donc à sa tête Gervais, père archétype du « mâle » qui tend à faire de ses garçons de vrais gars, et Laurianne, mère au foyer dévouée et très croyante. La vie aura fait que la fratrie ne sera faite que de garçons : Christian, l’intellectuel, Raymond, le rebelle, Antoine, le sportif, Yvan, le petit dernier, et Zachary, la « fifille » comme l’appellent ses frères, celui qui aura bien du mal à trouver sa place dans cette famille à la virilité exacerbée. Pour autant, si Jean-Marc Vallée choisit au départ de mettre ses personnages dans des cases, c’est pour mieux trouver leurs limites et les faire se rejoindre. C.R.A.Z.Y. impose ainsi sa patte de film social sous sa forme de fresque familiale. C’est l’amour des proches les uns pour les autres et les évènements dramatiques qui jalonnent une vie qui feront exploser les non-dits pour faire sortir les personnages du carcan dans lequel la société les a contraints.

Crazy

Pression sociale et familiale

À travers cette trame qui peut parler à tout un chacun, C.R.A.Z.Y. développe avec beaucoup de justesse, et sans surdramatiser, le cœur de son message, celui d’un adolescent tiraillé entre son désir pour les hommes et le refoulement de son homosexualité en réponse à la pression sociale et familiale. Si l’époque que prend pour cadre le film exacerbe bien évidemment le sujet, il n’en demeure pas moins que la trajectoire de Zac, ses doutes et son ressenti peuvent se superposer à ceux d’un jeune homosexuel d’aujourd’hui. La partie sur l’enfance de Zac, où celui-ci se voit pousser par son père à préférer des « jeux de garçon » plutôt que de s’occuper de son petit frère avec sa maman, résonne déjà comme une question encore totalement d’actualité dans les débats publics, et apparaît dans le film comme le conditionnement qui va dès lors forger la difficulté à s’assumer de Zac. Un fait qui va nécessairement s’accentuer à l’adolescence, avec l’arrivée des premiers émois sexuels et la construction de soi. Jean-Marc Vallée s’attache alors dans une deuxième partie à décrire l’étouffement ressenti par Zac, qui cédera à la pression de son entourage. Un renoncement à soi-même qui explosera nécessairement dans une dernière partie, qui apparaîtra comme le chemin de croix de Zac avant sa résurrection.

Multiples résurrections

Ces derniers termes ne sont pas choisis au hasard. En effet, à côté d’une part très formelle du scénario, qui s’attache à retracer des actes qui font avancer l’histoire (les premiers désirs de Zac, la réaction de ses parents…), Jean-Marc Vallée double son propos avec un pendant quasi mystique. Né le jour de Noël, Zac serait un être à part qui aurait des dons. Par cette métaphore, Jean-Marc Vallée fait basculer le destin de son personnage. Etre exceptionnel au bon sens du terme, il doit trouver dans sa différence une force et sûrement pas une faiblesse. Et la clé se trouve de fait nécessairement en lui, sans qu’il puisse la refreiner indéfiniment. Par les multiples résurrections qu’il offre à son héros, Jean-Marc Vallée lui impose en effet une destinée contre laquelle il ne peut pas lutter. Et même si Zac ne part pas à Jérusalem « par excès de foi chrétienne », il n’en demeure pas moins que son voyage apparaît comme un aboutissement tant physique que spirituel.

Il est d’ailleurs assez intéressant de voir comment le réalisateur fait cohabiter les thèmes de la religion et de l’homosexualité, habituellement peu compatibles. Dans le même ordre d’idée, Jean-Marc Vallée insiste également beaucoup sur la somatisation du personnage (énurésie nocturne dans l’enfance, asthme à l’âge adulte), qui permet bien sûr de retranscrire à l’écran le ressenti intérieur de Zac, mais condamne surtout l’idée de son père qui voit une maladie dans l’homosexualité. Au contraire, Zac doit s’assumer pour ne plus être malade.

Virilité et paternité

Tout homophobe qu’il est, Gervais est cependant traité de manière plus nuancée, et s’il ne peut accepter l’homosexualité de son fils, il ne peut pas non plus se résoudre à se couper de lui. Jean-Marc Vallée s’attache ainsi autant à montrer le ressenti et le questionnement des parents que ceux de l’enfant. Lors d’une scène particulièrement forte, le réalisateur offre une magnifique réplique à Gervais, qui résume tout le dilemme intérieur du père : « Tu peux pas refuser la plus belle chose qui peut t’arriver dans vie : d’avoir des enfants ». Il en va de même pour le personnage de Raymond. Sûr de sa virilité, enchainant les conquêtes féminines, il semble être l’antithèse de Zac. Pourtant Jean-Marc Vallée s’attache à leur trouver des goûts communs (Pink Floyd et Bruce Lee s’affichent sur les murs de leurs chambres respectives), et les deux frères qui se détestent vont finalement se retrouver dans leur rébellion et leur marginalité et avoir des trajectoires parallèles. Au fur et à mesure que Zac assume son homosexualité, Raymond s’enfonce dans la drogue. L’un en renaitra, l’autre en mourra.

Aussi juste soit-il dans sa représentation de la difficulté d’assumer son homosexualité et de faire son coming-out, C.R.A.Z.Y. se montre par contre très frileux à représenter l’amour entre hommes à l’écran. Les deux actes homosexuels du film, pourtant importants dans la trajectoire du héros, se passent hors champ et ne sont que suggérés, alors même que des actes hétérosexuels similaires sont montrés de manière plus explicite. Un parti pris voulu pour montrer la difficulté qu’a Zac de s’assumer, pour insister sur le refoulement de ses désirs ? Peut-être mais on a quand même du mal à croire à un simple choix artistique, C.R.A.Z.Y. semblant surtout ne pas avoir réussi à passer totalement outre les barrières du cinéma grand public, comme a pu le faire, non sans polémique, Le Secret de Brokeback Mountain à la même époque. Un petit goût d’inachevé (qui apparaît plus marqué une décennie plus tard) qui n’entache que partiellement un film qui demeure néanmoins une magnifique et très juste représentation de la trajectoire d’un jeune homosexuel vers l’acceptation de lui-même, teintée de beaucoup de poésie et d’une sincère bienveillance, et qui saura encore parler aux Zac d’aujourd’hui.




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