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NOBODY KNOWS

Pour trouver un logement, Keiko, mère célibataire de quatre enfants, cache l’existence des trois derniers. Akira, l’aîné, 12 ans, est le seul à vivre officiellement avec elle. Mais un beau jour, Keiko ne rentre plus. Livrés à eux-mêmes, les enfants gardent le secret et apprivoisent cette liberté nouvelle. Mais les réserves d’argent s’amenuisent tandis que les factures s’accumulent.

Critique du film

En 1932, Ozu mettait en scène de jeunes garçons capricieux et chapardeurs dans Gosses de Tokyo, avant de les faire revenir dans la version moderne de son récit, Bonjour (1959). Les enfants ont toujours été une source d’inspiration, voire de fascination, pour certains des plus grands cinéastes nippons. Ils sont rêveurs et mélancoliques dans Mon voisin Totoro et Le Voyage de Chihiro de Miyazaki. Survivants et orphelins dans Le tombeau des lucioles d’Isao Takahata. Délaissés et téméraires dans Kikujiro de Takeshi Kitano. Hirokazu Kore-eda ne fait pas exception. Fasciné par la force des plus jeunes, le cinéaste en a fait le cœur de son œuvre. Deux bébés sont échangés dans Tel père, tel fils, un autre est proche de l’abandon dans Les bonnes étoiles, une petite fille trouve un foyer d’accueil dans Une affaire de famille, deux pré-adolescents affrontent la violence de l’école dans Monster… Avant tous ces films, en 2004, Kore-eda signait l’un de ses chefs-d’œuvre : Nobody Knows.

S’inspirant d’un fait réel ayant défrayé la chronique en 1988, le cinéaste raconte le quotidien d’une famille particulière : une mère et quatre enfants de pères différents, tous absents du paysage. Seul l’aîné Akira (Yûya Yagira, plus jeune acteur à avoir remporté le prix d’interprétation au festival de Cannes) peut vivre une vie normale : sa mère Keiko cache l’existence des trois derniers au reste du monde. Son propriétaire est persuadé qu’elle n’a qu’un fils, et le reste de la fratrie n’a pas le droit de quitter l’appartement. Ils ne vont pas à l’école et apprennent tout grâce a leur mère, qui ne peut assumer le loyer d’un logement pour 5. Keiko est un personnage fascinant, qui n’est présent que dans le premier acte du long-métrage. Kore-eda refuse de juger cette grande rêveuse, qui se persuade qu’elle a encore le droit au bonheur. Un bonheur qui implique le plus grand désespoir de ses enfants, puisque Keiko va réaliser l’impensable en quittant le domicile pour vivre avec son nouveau compagnon le conte de fées dont elle a toujours rêvé.

Akira, Kyōko, Shigeru et Yuki sont désormais condamnés à grandir trop vite et à se débrouiller sans leur mère, qui a préféré son propre plaisir au raisonnable. Chez Miyazaki, Chihiro pouvait compter sur de précieux alliés – des créatures oniriques en tout genre – pour corriger le geste de ses parents, qui ont eux aussi choisi le déraisonnable. Dans Nobody Knows, les quatre enfants, âgés de 4 à 12 ans, ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Mais au lieu de s’enfoncer dans un désespoir infini, Kore-eda préfère se tourner vers la résilience, loin de l’œuvre larmoyante et macabre que son scénario de base pourrait laisser penser.

L’ombre et la lumière

C’est dans les ténèbres nocturnes, à bord d’un train en direction d’un énième nouvel appartement, que Nobody Knows commence. Une obscurité forcément comparable à la situation de cette famille peu commune, qui va pourtant laisser place à une image nettement plus lumineuse… et un récit qui s’efforce de repousser la noirceur. Dans ce deux pièces, tout est délabré, insalubre et proche de la ruine. Mais de la pire des peurs infantiles naît une communion à toute épreuve, cristallisée par la volonté de Kore-eda de capter la moindre interaction complice. Le cinéaste éloigne le sordide des yeux du spectateur : sa caméra innocente et à hauteur d’enfant préfère montrer le rayonnement du soleil, conférant à Nobody Knows une étonnante ambiance feutrée. Aucun cri, aucun pleur et aucune preuve de désespoir ne sont montrées à l’écran. Kore-eda nous place en spectateurs impuissants et admiratifs, seuls être au courant de l’atrocité de la réalité confinée entre ces quatre murs. Malgré les trous dans les vêtements d’Akira et l’accumulation de déchets dans l’appartement, la lumière parvient toujours à éclairer ces êtres purs, comme elle éclaire les jeunes pousses cueillies par la fratrie pour occuper leurs mornes journées.

La moindre sortie de l’aîné se transforme en épopée : à 12 ans, il vole, mendie, ramasse les pièces dans les distributeurs et tente de gérer son bien maigre budget pour assurer la survie des siens. Autour de lui, les adultes font semblant de ne pas voir sa maigreur et sa crasse. Dans un pays qui voue un culte à la réussite personnelle, les laissés-pour-compte sont nombreux. L’égoïsme l’emporte sur le bon sens. C’est donc une autre enfant d’un milieu plus aisée, Saki, qui va aider le jeune garçon à empêcher l’effroyable de se produire. Elle devient la figure maternelle que cette fratrie a perdu, consciente du danger qui se cache derrière chaque journée. Un danger qui ne sera jamais mentionné, mais qu’un pot de fleurs brisé va expliciter.

De cette catastrophe — qui au regard des enfants dépasse la gravité de leur situation — naît un troisième acte brillant. L’inévitable s’immisce à l’écran mais n’est jamais dramatisé. La douleur est invisible. Le temps passe et effrite le vernis à ongle de Kyoko, mais n’efface pas la tâche rouge sur le parquet provenant de ce même vernis, unique héritage laissée par Keiko avant son départ. Mais les visages des enfants sont intacts, insensibles à la tristesse. Kore-eda préfère parsemer son film de quelques situations au comique léger, capturant l’insouciance comme un documentariste.

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Le temps de l’innocence

Nobody Knows capture la force des enfants, qui refusent de laisser le macabre interrompre leur bonheur. Lorsque Shigeru — qui selon sa mère avait déjà causé le départ de la fratrie de l’appartement précédent — fait tomber son jouet sur le balcon, désir et raison s’entrechoquent à nouveau. Il ne doit pas se montrer au voisinage. Mais que vaut la parole d’une femme qui a préféré son bonheur à celui des siens ? Lorsque le jeune garçon brise cette première règle, les codes de cette société créée par Keiko sont brisés. C’est tout un système qui part en fumée. Prudents mais aventuriers, les trois derniers se joignent peu à peu aux expéditions d’Akira et l’aident à subvenir aux besoins du foyer.

À quoi bon se cacher du reste du monde si le jeune garçon doit se passer de sa fratrie lors de ses sorties quotidiennes ? La caméra s’éloigne alors des mains, des visages et des pieds des enfants, qui jusqu’ici étaient la seule source de curiosité dont ils bénéficiaient. Kore-eda délaisse l’intimité du quartier de Tokyo qu’Akira connaît par cœur et préfère les plans larges. Chaque recoin, chaque escalier, chaque magasin se transforme en immense terrain de jeu. Le cinéaste offre à Nobody Knows un ton joyeux qu’un adulte ne peut concevoir.

La survie n’est pas insurmontable. Elle est au contraire teintée de bonheur, puisque cette fratrie se bat de la seule manière qu’elle connaît : avec amour et débrouillardise. Chercher de l’eau à la fontaine du parc est une aubaine et non une corvée, courir dans la rue n’est plus un danger mais la promesse d’une liberté jusqu’ici interdite. Kore-eda a fait de Nobody Knows une quête d’optimisme, une œuvre qui préfère les silences expressifs aux dialogues hypocrites. Le monde des enfants est celui des rêves immaculés. Cet appartement n’est pas un bagne mais un empire. Au-dessus de la fratrie, les avions s’envolent et symbolisent un espoir qui n’est pas vain : celui de vivre un jour, comme leur mère, leur propre conte de fées. Un conte qu’ils vivront ensemble, parce qu’aucune personne extérieure ne pourra les séparer.


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