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ZIAD DOUEIRI | Entretien

Quelques jours avant la sortie de son nouveau film, L’insulte, nommé aux Oscars dans la catégorie du meilleur film en langue étrangère, le réalisateur Ziad Doueiri nous a accordé un entretien fleuve. L’occasion de faire très ample connaissance avec un artiste généreux et loquace, préférant le tutoiement à un vouvoiement guindé. À l’image de l’homme, spontané, accessible et chaleureux.  Entre deux vapotages, cet entretien particulièrement riche et imprévisible voyage des Etats-Unis au Liban en passant par la Catalogne pour un échange où il est question de politique et de religion, de paix et de réconciliation.   

Le Bleu du Miroir : Ton film s’ouvre sur un message expliquant que L’Insulte ne reflète pas l’opinion du gouvernement libanais…

Ziad Doueiri : On a enlevé cette phrase car elle était imposée par le gouvernement libanais pour la sortie libanaise. En France, ça n’a pas de sens. C’est une phrase pour le Liban qui avait peur à cause des événements précédents, les difficultés autour de la production de L’Attentat. Ils souhaitaient se protéger avec cette phrase. En France, la réaction des spectateurs est différente en comparaison avec le Liban. Un spectateur, comme toi, élevé dans une famille à la culture française va réagir différemment. Ton ressenti sera influencé par ton vécu, c’est comme ça. Il est impossible d’être objectif et c’est sans doute pour le mieux. Moi je ne suis pas neutre, je prends parti. Dans L’Insulte, je suis très pro-chrétien puis très pro-palestinien. Je suis ensuite du côté de Toni puis du côté de Youssef. Mais je pense qu’il y aura quand même eu plus de sympathie de la part des spectateurs pour le personnage palestinien car il est calme, doux, bienveillant. Mais au fond, L’Insulte, c’est l’histoire du chrétien. C’est par lui que tout commence lorsqu’il décide de casser le tuyau et apparaît aux yeux du spectateur comme un vrai voyou. Ce qui a été très décevant c’est que l’élite palestinienne a été contre mon film alors que L’Insulte ne parle que du bien, de la réconciliation.

LBDM : C’est un film positif.

Z. D. : Très ! On est en plein dans la réconciliation, quelque chose de très grand, on doit passer par cette dispute, par ce tribunal, cette guerre civile pour aboutir à une reconnaissance de l’Autre. J’ignore pourquoi l’élite palestinienne a eu cette réaction. L’Insulte est inspiré d’un épisode de ma vie. Alors que j’arrosais mes plantes, de l’eau est tombé sur un palestinien juste en bas qui m’a traité de “sale chien”. Je l’ai alors insulté en retour avec les mêmes propos très durs, très blessants que tient Toni dans mon film. Je me suis ensuite excusé. Tu sais, j’ai tout de suite compris que c’était un palestinien à cause de son accent. Chose impossible pour un spectateur non initié. En voyant le très beau Mademoiselle de Park Chan-Wook, j’avais pensé à mettre des sous-titres pour que le spectateur puisse comprendre la place de la langue dans mon film. J’ai finalement fait l’impasse sur cette idée et je pense que c’est pour le mieux. L’Insulte ne s’y prêtait pas.

LBDM : L’Insulte aurait-il pu se dérouler dans un autre pays que le Liban ?

Z. D. : Comme je te l’expliquais juste avant, il suffit de jeter un oeil à l’accueil dans les autres pays dans le monde. Par exemple : notre première projection a eu lieu en Italie. Les gens ont été très touchés, idem en Espagne… J’ai demandé au distributeur espagnol “Pourquoi est-ce qu’en Espagne, les gens sont aussi affectés ?”. Il m’a répondu : “On traverse la même chose avec l’indépendance de la Catalogne.”. Deux peuples, deux passés, des rancoeurs, des incompréhensions… Il a ensuite été diffusé aux USA où L’Insulte a gagné un prix du public. Et pourquoi le prix du public ? Car l’Amérique est divisée également. Entre les pro-Trump et les anti, la colère est nucléaire. L’Insulte parle d’un monde divisé. Et je t’assure que ce n’était pas voulu puisqu’on a écrit le film avant l’élection de Trump et le référendum pour l’indépendance de la Catalogne. Ce n’était pas un choix, c’est quelque qui est tombé “au bon moment”. Il y a cette déchirure au sein des personnages.

LBDM : Il  y a aussi ce basculement entre notre ressenti vis-à-vis des personnages au fur et à mesure que l’on découvre leurs histoires communes.

Z. D. : On savait déjà comment ce film allait débuter et comment il allait terminer. En réalité, tout était question de “dose”. Allait-on rendre le personnage de Toni plus brut, plus voyou ? C’était l’arc du personnage : comment débute-t-il, comment termine-t-il. Il ne doit pas être le même et toujours évoluer. Il fallait absolument rendre Toni humain en l’écrivant d’une manière brutale. Ca ne servait à rien de le présenter comme humain dès le début. Toni a beaucoup de colère en lui, il est très digne et n’est pas humainement un être violent. Il a ses raisons qui le poussent à cette violence et ce conflit avec Youssef. Les deux ont énormément d’égo. Tout était pensé à la virgule.

LBDM : Et ce conflit, était-il nécessaire de le régler dans un tribunal ?

Z. D. : Dès le début, j’ai senti que c’était un film de tribunal. Je n’y ai pas pensé. Je savais que c’était l’histoire de deux personnages et leurs avocats qui s’affrontent sur différents thèmes. Les scènes du tribunal sont des scènes de thèmes tandis que celles de Youssef et Toni sont celles de deux hommes. Le tribunal est un terrain de conflit au sein d’un pays. C’est lors de ces scènes que l’on montre les croyances d’un peuple. J’avais cette voix intérieure qui me dirigeait petit à petit vers ce lieu très cinématographique où se sont écrites de grandes histoires.

J’étais attendu au tournant. Tout a été documenté avec une grande précision. La moindre erreur m’était impossible.

Pour en revenir au début de la production de L’Insulte, j’ai d’abord commencé à écrire des scènes de dialogues indépendantes, d’attaques et de contre-attaques, ça sortait simplement. Je faisais confiance à mon premier jet. Puis j’ai pris ces dialogues, qui étaient sur 90 pages, et j’ai commencé à solidifier mon récit, l’entourer. Mon premier “crachat” était le plus intestinal ! J’ai ensuite imaginé les personnages avec ma mère, avocate, qui était consultante. En parlant avec elle, je voulais savoir où ce matériel pouvait me mener. Car ici, j’avais construit les dialogues avant de construire l’histoire, tout ça aurait pu terminer à la poubelle. Ma mère m’a beaucoup aidé pour mes recherches sur la loi, elle ouvrait les livres et lisait pendant des heures pour trouver la réponse. On a eu énormément d’enregistrement pendant plusieurs mois. On a beaucoup construit avec ma mère, on s’est beaucoup disputés aussi, mais c’était nécessaire pour que l’histoire se construise petit à petit. C’est un travail très organique.

LBDM : Tu abordes le sujet d’un massacre peu connu dans L’Insulte. Après les évènements de ton précédent film, L’Attentat, la pression a dû être immense.

Z. D. : Mes détracteurs m’attendaient au coin de la rue. Même hier soir, il y a eu une campagne de dénigrement contre moi. Il fallait que les faits historiques soient bétonnés. Car si quelqu’un avait pointé du doigt une erreur dans mon film, on aurait été dans la merde ! Tout a été documenté avec une grande précision. On a vu des images d’archives. Au moindre doute, on faisait l’impasse sur une photo, une vidéo. Ça représente des heures de boulot mais la moindre erreur m’était impossible.

LBDM : Après la difficile expérience de L’Attentat, comment as-tu pu monter L’Insulte ?

Z. D. : Grâce à un homme : Antoun Sehnaoui. C’est le Président Directeur Général de Société Générale de Banque au Liban et il a adoré mon script. C’est son histoire aussi, ce n’est pas un banquier français. Il a son passé, son vécu, son histoire, son opinion politique, on a fait la guerre “ensemble” lui et moi, la guerre civile au Liban. C’est grâce à lui que L’Insulte a pu se faire alors que ARTE nous avait jeté dehors ! Trois films de suite.

> > > Lire aussi : la critique du film

LBDM : Le cinéma américain a beaucoup influencé L’Insulte.

Z. D. : Tu sais, j’ai très longtemps vécu aux USA. Leur industrie a perfectionné le film de procès, il y a toute une culture cinématographique là-bas : 12 hommes en colère, Le verdict, Jugement à Nuremberg, Philadelphia… J’ai toujours eu envie de faire un film comme ça, où l’on voit les avocats s’affronter. Il fallait que je le tourne d’une manière très visuelle. On a beaucoup bougé la caméra grâce à une technique que j’ai beaucoup utilisé dans la première saison de Baron Noir. Je connais l’Amérique, je ne la regarde pas de loin, j’ai vécu là-bas. Connaître un pays, ce n’est pas visiter le Louvre ou Disneyland. Connaître un pays c’est vivre là-bas, travailler du matin au soir, coucher avec quelqu’un de ce peuple, une interaction profonde. L’Amérique est un pays que j’aime comme le Liban, la France… C’est un passeport qui influence mon cinéma. Travailler aux USA ? C’est encore trop tôt dans ma tête mais il y a quelque chose qui se monte.

 

Ziad Doueiri et Joëlle Douma

Propos recueillis et édités par Nassim Chentouf pour Le Bleu du Miroir

 


Remerciements : Ziad Doueiri & Joëlle Touma, Guerrar & Co, Alexia / Okarina



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