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BONNE MÈRE

Nora, la cinquantaine, femme de ménage de son état, veille sur sa petite famille dans une cité des quartiers nord de Marseille. Après une longue période de chômage, un soir de mauvaise inspiration, son fils aîné Ellyes s’est fourvoyé dans le braquage d’une station-service. Incarcéré depuis plusieurs mois, il attend son procès avec un mélange d’espoir et d’inquiétude. Nora fait tout pour lui rendre cette attente la moins insupportable possible…

Critique du film

En 2019, Hafsia Herzi était venue présenter son premier long-métrage à la Semaine de la critque à Cannes, Tu mérites un amour, tout en précisant que ce film n’était pas celui qui aurait du être son « premier ». Il était né d’une opportunité de tournage, rapide, au moment où celui d’un autre film était obligé de se mettre en pause. Bonne mère aurait du être ce coup inaugural pour la carrière de réalisatrice d’une actrice incontournable du cinéma français, marquée par ses collaborations avec Abdel Kéchiche et Bertrand Bonello. Ce retour à Cannes, cette fois en sélection officielle Un Certain Regard, est enfin l’occasion de découvrir ce projet qui lui tenait tant à cœur.

Cette fois-ci, Hafsia Herzi n’est pas devant la caméra, se concentrant exclusivement sur son travail de mise en scène, scrutant au plus près une famille marseillaise, et en premier lieu la matriarche, celle qui soutient tout le monde. D’emblée, on pense à Philippe Faucon et son Fatima, cette manière de regarder une femme dans tous les efforts qu’elle produit jour après jour pour tenir à flot une famille qui l’aide peu mais qu’elle ne lâche jamais. Nora est belle sous la caméra d’Hafzia, elle a deux travails, un fils en prison, un autre fils à l’égo si grand qu’il l’empêche de faire quoi que ce soit de sa vie, et une fille déjà mère à peine sa vingtaine entamée.

Ce sont les détails qui sont beaux dans Bonne mère. On voit en focalisation interne avec Nora, tout ce qu’elle apporte aux gens qu’elle entoure, au delà même de sa famille directe. Elle n’a de cesse que de donner, distribuer une attention et un amour qui n’a aucune borne. Le sacrifice est permanent, même énervée et à bout, Nora ne hurle jamais, elle est la seule à ne jamais élever véritablement la voix, et ce malgré la fatigue, les manques incessants de respect, et les coups durs qui se multiplient. L’histoire est remplie de non-dits et d’absents. Jamais le nom du père de famille n’est prononcé. On ne sait pas plus ce qu’il est devenu, vivant ou mort, ou s’il a déserté le cocon familial pour une migration inconnue. On ne saura pas plus pourquoi le fils aîné, Ilyess, est en prison.

Bonne mère

Noble mère

Le sujet est tout autre, et ces hommes sont de toutes les manières les grands absents, ayant abandonné leur rôle à Nora, clef de voûte d’un édifice en ruines mais qui tient encore. Si les dialogues du film font chanter un accent marseillais omniprésent, ils distillent également de grands moments d’émotion malgré des mots crus et sans filtres. Le personnage le plus étonnant est celui d’Ilyess, ce frère absent pour une faute qui n’est pas nommée. Emprisonné, il est pourtant celui qui a le plus de mots, d’idées, le moins de colère également. Ses discussions au parloir avec sa mère sont absolument déroutantes et déstabilisantes. Ce sont ses yeux pleins de larmes qui ravissent définitivement les cœurs, preuve que rien n’est jamais simple pour expliquer les désastres au sein d’une famille.

C’est aussi le creuset dans lequel se révèlent les valeurs de Nora. Elle qui sue sang et eau dans un labeur dur depuis des décennies, n’accuse personne, et surtout pas la France. Sa droiture tranche avec les méfaits de sa fille qui se lance dans la domination BDSM sans aucun scrupule ni morale. Les solutions qu’elle trouve pour payer les frais d’avocat de son aîné, elle les trouve dans l’honneur, sans dévier de sa si noble ligne de conduite. Hafsia Herzi nous raconte l’histoire d’une authentique héroïne, une de ces femmes qui n’est habitée que par le partage, l’amour des siens. Un amour qui dépasse les cadres du sang pour toucher ses collègues de travail, ses clientes de ménage, jusqu’à verser des larmes pour eux.

Si Bonne mère est moins versé dans des ruptures de ton entre comédie et drame comme l’était Tu mérites un amour, il pique au cœur de ce qu’il y a de plus profond en chacun de nous, le rapport à la famille – ces amours inexplicables et inaltérables qui repoussent tous les obstacles, racontant les plus belles histoires. Si elle était une grande actrice, Hafsia Herzi confirme qu’elle est aussi une réalisatrice de talent à suivre de toute urgence.

Bande-annonce

21 juillet 2021 – D’Hafsia Herzi, avec Halima Benahmed, Sabrina Benahmed et Jawed Hannachi Herzi.

Cannes 2021 – Un Certain Regard