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Alan Parker | Entretien

À l’occasion du Champs-Elysées Film Festival, nous avons rencontré Alan Parker, célèbre réalisateur de Birdy, Midnight Express ou encore Mississippi Burning… Il est revenu pour nous sur sa vision du cinéma actuel, sur l’accueil critique de certaines de ses oeuvres, sur quelques expériences de tournage contrastées, sur son rapport à la musique de ses films et sur la thématique de l’enfermement assez récurrente dans sa filmographie..

Si vous deviez donner une définition du cinéma, quelle serait la vôtre ? 

Alan Parker : Oh mon dieu, quelle question typiquement française ! (Il rit) Je pense que le cinéma, c’est être capable de raconter des histoires à propos de la vie des gens. C’est être capable d’utiliser toutes les facettes artistiques en même temps pour y parvenir, car il faut comprendre l’écriture, la mise en scène, le jeu d’acteur, le son, la musique… Le cinéma est un art qui fait la symbiose entre différentes facettes de l’art. Être capable d’utiliser toutes ces facettes artistiques en même temps était pour moi le stade ultime de la création. Désolé, c’est une réponse ennuyeuse, typiquement anglaise que je vous propose là… 

Votre cinéma a toujours été marqué par un véritable raffinement visuel et musical. Ce n’est d’ailleurs pas étonnant de vous voir aujourd’hui faire de la peinture… Pourtant, vous avez souvent répété que vous ne vous êtes jamais considéré comme un réalisateur mais plutôt comme un écrivain…

A. P. : C’est probablement parce que j’ai commencé en tant qu’écrivain, pendant des années. D’ailleurs, sur mon passeport, il est écrit « écrivain »… (Il fouille dans sa poche intérieure) Désolé, je ne trouve pas mon passeport pour vous montrer. Mais il y a toujours été marqué « écrivain », jamais réalisateur. Peut-être qu’il faudrait que je le change aujourd’hui… Personnellement, j’ai toujours trouvé que « réalisateur » sonnait un peu prétentieux. Pour moi, l’écriture est la base de mon travail et de ce que j’ai toujours voulu faire. Réaliser, bien que j’ai commencé très jeune, a toujours été une sorte d’extension à mon travail d’écrivain. J’ai toujours considéré que l’écriture était ce qu’il y avait de plus important. Puis vous commencez à réaliser des films et ça consume votre vie et c’est difficile de continuer à vous considérer comme un écrivain. Vous êtes un « réalisateur de film ». Mais au départ, j’étais embarrassé de me qualifier de « réalisateur ». Peut-être parce que je manquais de confiance en moi, à l’époque, dans ce métier.

Le public était finalement en avance sur les critiques…

Certains de vos films ont parfois été accueillis froidement par la presse alors que le public était bien plus enthousiaste. À postériori, quel regard portez-vous sur la sévérité de la critique ?  

A. P. : Quand vous faites des films comme ceux que j’ai pu faire, avec un point de vue très affirmé, fait selon une vision très personnelle du cinéma… C’était vrai en tout cas, notamment ici en France, où la critique était dominée par des gens aux mentalités un peu rétrogrades comme Les Cahiers du Cinéma, qui n’acceptaient jamais ce qui était un peu nouveau. Le public lui, était plus ouvert, plus en avance sur ces critiques.

Il y a une expression française dont je ne me souviens plus mais qui donne en anglais : « Aucun véritable artiste ne devrait avoir peur de ce que les gens vont penser de son travail, parce que vous l’avez fait et que vous y croyez ». Quand j’ai débuté, j’étais très sensible à ce que l’on disait de moi, comme à Cannes par exemple. Vous savez, après la conférence de presse de Midnight Express, il y a eu un photographe et une dizaine de critiques qui se sont jetés sur moi en hurlant. Il avait tellement détesté le film. J’étais jeune et je ne comprenais pas pourquoi on détestait à ce point mon travail, Midnight Express en particulier. Et pourtant, il est resté en salles à Paris pendant presque 10 ans dans le même cinéma ! Finalement, le public était plus chaleureux que les critiques.

Vous savez, quand vous faites un film, il sort dans de nombreux pays. Et dans chaque pays, il y a une vingtaine de critiques très en vue. Ca fait beaucoup de gens à contenter quand même. Et la vérité, c’est que vous ne contenterez jamais tout le monde parce qu’ils ont tous des goûts différents, des points de vue différents, des politiques différentes.

Aujourd’hui, je ne fais plus de films donc je suis très philosophe sur tout cela. Mais quand j’étais plus jeune, vous êtes touchés par tout cela parce que c’est dur de faire un film, c’est deux ans de votre vie. Et des gens le voient en deux heures dans une salle obscure et ils jugent. Ca peut être vexant.

Dans chacun de vos films, la performance des acteurs est souvent remarquable. On a cette impression que vous les pousser sans arrêt à se transcender. Comment travailliez-vous avec eux pour parvenir à de tels résultats ?

A. P. : En vérité, tous les acteurs sont différents. Donc je me devais d’être différent avec chaque acteur. Certains n’ont pas besoin d’aide, ils font leur truc. Par exemple, le film qui doit être projeté ce soir est avec Diane Keaton (L’usure du temps – ndlr). Je n’avais pas besoin de lui donner la moindre indication. Elle faisait son boulot parfaitement. D’autres, au contraire, vous devez tout leur expliquer.

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Chaque acteur attend des choses différentes de son réalisateur. Je pouvais être leur meilleur ami, leur professeur, leur oncle bienveillant… La plupart des acteurs avec qui j’ai travaillé étaient très professionnels. Mais le plus important pour qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes, ce n’était pas moi. Le plus important était de leur créer un environnement de travail propice, pour qu’ils puissent jouer en donnant le meilleur d’eux-mêmes. Il fallait juste éviter les conflits, même si certains acteurs ont besoin de conflits pour tout donner.

Pour La Vie de David Gale (son dernier film – ndlr), vous avez travaillé pour la première fois avec vos fils, qui ont composé la musique. Comment cela s’est-il passé et pourquoi avoir attendu ce moment-là de votre carrière ?

A. P. : Ils avaient besoin d’un boulot ! (Il sourit). Les deux étaient très différents, l’un était plus tourné vers la musique classique et l’autre vers le rock’n’roll. Je crois que c’est la seule fois où j’aurais pu travailler avec eux. J’en suis très fier car c’est une excellente bande originale – d’ailleurs elle a été plusieurs fois réutilisée dans d’autres films. Mais l’avantage, c’est qu’ils n’étaient pas chers et ils avaient besoin d’un travail !

Vous avez été souvent salué pour les musiques de vos films (Fame, Evita…). Vous avez travaillé avec des compositeurs comme Giorgio Moroder, Michael Gore… Comment les choisissiez-vous et comment travailliez-vous avec eux ?

A. P. : Les compositeurs avec qui j’ai pu travailler étaient tous très différents. Giorgio Moroder était un célèbre producteur, il avait travaillé avec Donna Summer etc… Pour Midnight Express, c’était la première fois qu’une BO avec de la musique électronique gagnait un Oscar. Giorgio était plus un ingénieur.

Michael Gore, lui, faisait tout au dernier moment. Je me rappelle, nous étions en tournage dans une école, et il y avait un piano. Michael Gore me dit « J’ai une chanson qui est cool, tu veux écouter ? » (Il commence à jouer du piano avec ses doigts sur la table et à chanter de façon humoristique) : « Fame, I’m gonna live forever… ». Je lui ai dit que c’était la pire chanson que j’avais entendue dans ma vie. (Il rit) Ca sonnait terriblement faux. Il m’a dit « Non, mais je ne suis pas un bon chanteur« . On l’a enregistré et ce fut un énorme succès. Donc franchement, je ne sais vraiment pas ce qui fait le succès d’une bande originale. J’ai travaillé avec Andrew Lloyd Weber qui était très différent des Pink Floyd etc… Chaque expérience était très différente.

Cette année, j’ai voté pour Birdman. Quel film fantastique !

À l’exception de quelques films plus légers, vous avez globalement toujours été attiré par des projets difficiles et inconfortables, des films qu’il seriat presque impossible de faire ou de refaire aujourd’hui. Peut-être d’ailleurs est-ce pour cette raison que vous êtes aussi emblématique d’une époque où le cinéma pouvait oser des choses. C’était une réelle volonté de votre part ?

A. P. : C’était une époque plus courageuse… On pouvait faire du cinéma qui avait des choses à dire. Et pourtant, mes films étaient des films de studios, pas des films indépendants. En fait, ma génération de cinéastes était une génération où nous devenions réalisateur car nous avions des choses à dire. On se servait de nos films pour affirmer des points de vue et des idées sur le monde, la vie, la politique. Ce n’est plus trop le cas de nos jours. Pourtant, c’est ce que le cinéma devrait être.

Justement, quel est votre regard sur le cinéma américain actuel ? Quels cinéastes de la nouvelle génération appréciez-vous particulièrement ?

A. P. : Il y a d’excellents metteurs en scène en activité aujourd’hui. Mais le système des studios a considérablement changé. Ils font des films pour viser la plus grosse audience possible afin de faire le plus de profit. Le cinéma américain n’a jamais été prétentieux. Tout a toujours été une question d’argent. Et si les films intellectuels font de l’argent, alors ils font des films intellectuels. Si ce sont les films politiques qui rapportent, alors ils font des films politiques. Ils se fichent de ce qu’ils font.

Aujourd’hui, c’est la mode des films avec des effets spéciaux et des super-héros car l’audience est plus jeune. Les projets les plus sérieux se retrouvent plus à la télévision, comme HBO qui fait du très bon boulot. Aujourd’hui, j’aime beaucoup David Lynch, qui parvient à toujours à surprendre en maintenant une grande qualité de travail. Aujourd’hui, je ne m’intéresse plus trop à tout ce système. Seulement quand la période des Oscars arrive et qu’on reçoit tous ces DVD, gratuits. (Il rit) Pendant deux semaines, je regarde 30 films. Cette année, j’ai voté pour Birdman, un film absolument fantastique ! C’est génial quand vous regardez un film en tant que cinéaste, et que vous vous dîtes : « Je n’ai pas la moindre idée de comment il a pu le faire. ».

Tourner The Wall a été l’expérience la plus épouvantable de ma vie…

Votre carrière a été éclectique et riche. De quel projet êtes-vous le plus fier avec le recul ?

A. P. : C’est une excellente question et je n’ai pas vraiment de réponse claire. J’ai fait quatorze films et je suis fier de chacun d’entre eux. Je n’ai jamais fait un film dont je ne sois pas fier. Certains n’ont pas été très appréciés et ont reçu de nombreuses critiques. À la fin de votre carrière, vous rendez compte que vous aimez chacun de vos films. Peut-être parce que je n’ai rien fait que je n’avais pas envie de faire. Je n’ai jamais de films juste pour l’argent ou parce qu’on m’a dit de le faire. J’ai toujours eu une certaine liberté, comme les cinéastes européens au sein du système américain, ce qui est inhabituel. J’ai eu vraiment beaucoup de chance. Bon, certains ont eu moins de succès que d’autres. L’Usure du Temps est un film que j’aime énormément même s’il n’a pas eu beaucoup de succès. C’était sans doute le film le plus personnel que j’ai pu faire.

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Après, il y a des expériences très différentes. Par exemple, j’ai enchaîné Pink Floyd The Wall et Les Commitments. The Wall a été l’expérience la plus épouvante que j’ai pu connaître dans ma vie. Alors que Les Commitments a été la plus joyeuse, au contraire. Comme quoi ça n’avait rien à voir avec le succès final… J’étais heureux et impatient de me lever le matin pour aller sur le tournage. Pendant le tournage de The Wall, je n’ai pris aucun plaisir.  

Une thématique revient souvent dans votre filmographie, celle de l’enfermement. Pas seulement l’enfermement physique, mais aussi l’enfermement mental, social… C’est le cas dans Midnight ExpressThe WallBirdy, Angela’s Ashes, et même dans Shoot the Moon où le couple est enfermé dans la routine… Était-ce quelque-chose de conscient ?

A. P. : Non, je ne pense pas que c’était conscient. Vous savez, quand j’ai commencé à faire des films, j’ai fait Bugsy Malone puis Midnight Express, qui était deux films radicalement opposés. Du coup, les critiques ne savaient pas quoi penser de moi. Alors j’ai continué à faire des choses très différentes. Peut-être qu’inconsciemment, cette thématique était là mais pour être honnête, je n’y ai jamais vraiment pensé. Mais si vous avez perçu cela, c’est une interprétation possible.

En France, il y a cette philosophie qu’un réalisateur fait 20 versions d’un même film dans sa carrière. Et j’ai toujours été en désaccord avec cette idée car j’ai toujours voulu faire des choses très différentes à chaque fois. J’ai essayé de me frotter à différents genres, lieux, histoires, points de vue. Je voulais rester en permanence frais et créatif. Pour moi, se répéter et refaire le même film, même s’il n’est pas similaire au précédent, n’est artistiquement pas pertinent. Du coup, c’est votre interprétation mais ce n’était pas mon intention. Mais au moins, on peut dire que j’ai rejoint cette philosophie française… (Il rit).

Justement, vous avez dit que chacun de vos films était une sorte de réaction au précédent. Mais entre 1982 et 1988, vous avez enchaîné une série de films plutôt sombres, plutôt durs, comme Birdy, Mississipi Burning, Angel Heart, The Wall, L’Usure du Temps

A. P. : (Il réfléchit). C’est vrai qu’à cette période, j’ai fait deux films plutôt similaires consécutivement, sur le racisme en Amérique (Mississipi Burning et Bienvenue au Paradis). Après, quand j’ai fait Fame, j’ai fait un film tout en musique. Du coup, je ne voulais pas de musique dans mon film suivant. C’est pourquoi il n’y en a quasiment pas dans L’usure du temps.

Et je suppose que The Wall a tellement été une expérience affreuse que je n’ai jamais voulu refaire de films de ce genre, ça c’est sûr. Birdy avait beaucoup de variations de tons. C’était un film assez fun à faire. Le sujet est assez sombre mais il y a quand même des notes d’humour dedans. Angel Heart était assez sombre aussi, c’est vrai. Après, j’ai enchaîné ces deux films assez politiques et très controversés aux Etats-Unis. J’avais vraiment envie de m’exprimer sur le racisme aux Etats-Unis, c’est pourquoi j’ai réaliser Mississippi Burning et après, j’ai écrit Bienvenue au Paradis. C’est probablement pour ça qu’après, j’ai eu envie d’un peu de légèreté et j’ai fait The Commitments. Globalement, j’avais des sujets très sérieux mais j’ai toujours essayé de montrer que j’avais un peu de sens de l’humour.

D’ailleurs, on perçoit votre sens de l’humour dans L’Usure du Temps. Il n’y a quasiment pas de musique dans le film mais il y a cette scène en voiture où les enfants chantent, à l’arrière, la chanson culte de Fame, votre film précédent !

A. P. : (Il rit). Oui, et d’ailleurs, c’est intéressant car ils chantent Fame dans la voiture mais je ne sais pas si vous avez remarqué, mais dans leur chambre, il y a un poster de… The Wall ! Qui est le film que j’allais faire après !

Propos recueillis, traduits et édités par T. Périllon pour Le Bleu du Miroir, le 13/06/15 à Paris.
Entretien réalisé avec Nicolas Rieux, Fanny Ghalem et Emmanuelle Sal.
Remerciements : Alan Parker, Claire Vorger et Vanessa Jeromm



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