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SANS FILTRE

Après la Fashion Week, Carl et Yaya, couple de mannequins et influenceurs, sont invités sur un yacht pour une croisière de luxe. Tandis que l’équipage est aux petits soins avec les vacanciers, le capitaine refuse de sortir de sa cabine alors que le fameux dîner de gala approche. Les événements prennent une tournure inattendue et les rapports de force s’inversent lorsqu’une tempête se lève et met en danger le confort des passagers.

Critique du film

La remise d’une Palme d’Or à Cannes suscite toujours son lot de critiques et d’indignation. Mais ces dernières années, peu de films ont autant polarisé le débat à ce sujet comme The Square, récipiendaire de la récompense suprême en 2017. La comédie sur le monde de l’art contemporain de Ruben Östlund comprend ses fervents admirateurs, saluant la verve cynique d’un cinéaste qui n’hésitait pas à se moquer ouvertement d’une certaine intelligentsia, quand d’autres criaient à l’imposture d’un cinéma poseur et prétentieux. Cinq ans plus tard, le réalisateur suédois se retrouve de nouveau en compétition avec Sans Filtre (Triangle of Sadness), nouvelle satire sur fond de lutte des classes, qui risque de nouveau diviser public et critique.

Tout commence avec Yaya et Carl, mannequins et influenceurs de profession, dont la vie de couple à priori sans heurt va être mise à mal par un micro incident lors d’un dîner au restaurant. Un événement qui va déclencher entre les tourtereaux un débat sur l’égalité des sexes et les rôles dévolus à chacun dans une relation où Madame gagne trois fois plus que Monsieur. Peu de temps après, le couple est invité à participer à une croisière de luxe sur un yacht, l’occasion de rencontrer une galerie de personnages tous plus richissimes les uns que les autres (un oligarque russe et ses deux compagnes, un couple de retraités ayant fait fortune dans la vente de ‘’matériel garantissant la démocratie à travers le monde’’, etc.) ainsi qu’un équipage aux petits soins. La traversée semble se dérouler pour le mieux, jusqu’au dîner de gala en présence du capitaine où l’ensemble du navire va devoir affronter une météo de plus en plus capricieuse…

Sans filtre

En s’intéressant aux interactions entre passagers et personnel d’une croisière de luxe, Ostlund avait un boulevard devant lui pour prolonger son travail de portraitiste acide et décortiquer les rapports de classe immondes qui se jouent entre riches et pauvres. Et il faut avouer que le réalisateur s’en donne à cœur joie pour dézinguer tout ce petit monde, notamment lors d’un deuxième tiers où il pousse à fond tous les curseurs de la satire : personnages détestables se vautrant dans une opulence crasse, vacuité (volontaire) des dialogues, mépris de classe qui permet toutes les folies comme celle d’ordonner à tout le personnel du navire d’arrêter toute ses activités pour se baigner et ainsi ‘’profiter du moment présent’’. Östlund dépeint l’indécence à son paroxysme et ce jusqu’à la nausée ; si bien qu’il existe une vraie forme de jouissance à voir ces êtres humains épouvantables morfler lorsque la machine commence à dérailler et que le jeu de massacre se met doucement en place.

Seulement, la mayonnaise ne prend que par instant. Östlund a du talent pour composer des scènes comiques au rythme indéniable. On retrouve le goût du cinéaste pour étirer des dialogues et séquences jusqu’au malaise, procédé qui a plutôt du sens ici, vu le ton et le sujet traité. Mais le réalisateur a tellement confiance en son dispositif qu’il se permet de le répéter ad vitam aeternam, oubliant très souvent de renouveler ses enjeux. De fait, le spectateur se retrouve souvent mis à la porte d’un film un peu trop satisfait de lui-même et qui donne régulièrement le sentiment d’une complaisance désagréable vis-à-vis de son sujet. Le film se perd par ailleurs dans un troisième acte interminable, où le réalisateur évite soigneusement d’aborder la thématique de lutte des classes que semblait promettre l’élément perturbateur installé à la fin du deuxième chapitre. Il préfère alors se concentrer sur la veulerie de l’ensemble de ses personnages, assénant au spectateur l’idée que peu importe son parcours et son origine sociale, l’être humain demeure mauvais par nature et que personne ne mérite d’être sauvé.

Sans Filtre est un film qui se veut cynique et mal aimable mais qui, une fois dépouillé de sa brillante mise en scène, laisse entrevoir une démarche de petit malin, dont le discours misanthrope n’a finalement pas grand-chose à dire de révolutionnaire sur le genre humain. Un coup d’épée dans l’eau loin d’être aussi transgressif que ce qu’il prétend être et certainement la plus belle arnaque du 75ème festival de Cannes.

2022De Ruben Östlund, avec Harris DickinsonCharlbi Dean KriekWoody Harrelson

Cannes 2022 – Compétition officielle