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LEILA ET SES FRÈRES

Leila a dédié toute sa vie à ses parents et ses quatre frères. Très touchée par une crise économique sans précédent, la famille croule sous les dettes et se déchire au fur et à mesure de leurs désillusions personnelles. Afin de les sortir de cette situation, Leila élabore un plan : acheter une boutique pour lancer une affaire avec ses frères. Chacun y met toutes ses économies, mais il leur manque un dernier soutien financier. Au même moment et à la surprise de tous, leur père Esmail promet une importante somme d’argent à sa communauté afin d’en devenir le nouveau parrain, la plus haute distinction de la tradition persane. Peu à peu, les actions de chacun de ses membres entrainent la famille au bord de l’implosion, alors que la santé du patriarche se détériore.

Critique du film

Succès surprise des salles françaises de l’été 2021 (plus de 185.000 entrées), La loi de Téhéran a fait l’effet d’un énorme uppercut chez pas mal de spectateurs, révélant au passage à l’échelle internationale le talent de son jeune réalisateur, Saeed Roustaee. D’un thriller ultra nerveux sur fond de lutte contre le trafic de drogue, Roustaee s’appropriait le genre avec un style très sec, en plus de dresser le portrait glaçant d’une société iranienne au bord de l’implosion. Un coup de maitre qui permet au réalisateur de jouir d’une première sélection au 75ème festival de Cannes, avec son troisième long métrage, Leila et ses frères, chronique familiale s’interrogeant sur l’héritage d’un modèle traditionaliste et patriarcal en Iran.

Après avoir perdu son emploi de l’usine en faillite pour laquelle il travaillait, Alireza se voit contraint de retourner vivre chez ses parents. Il retrouve au sein du foyer deux de ses frères, vivant péniblement de petits boulots, ainsi que sa sœur Leila, jeune femme prenant soin de la maisonnée du mieux qu’elle peut. Face aux nombreuses dettes de chacun, Leila tente de convaincre ses frères de monter une affaire en faisant l’acquisition d’une boutique dans un centre commercial voisin. En parallèle, Heshmat, le patriarche (qui montre un profond désintérêt face aux tentatives de ses enfants pour s’en sortir) rêve de devenir ‘’le parrain’’ de la famille, titre honorifique traditionnel, et compte bien parvenir à ses fins en offrant l’intégralité des pièces d’or qu’il possède au mariage du fils de l’un de ses cousins. 

Une affaire de famille

Les premières images de Leila et ses frères sont trompeuses. Le film s’ouvre sur un montage parallèle saisissant où sont succinctement présentés trois personnages. Une grande partie de la scène fait la part belle aux plans de foule pour illustrer le chaos social dans lequel est empêtré Alireza suite à la fermeture de son usine. On retrouve instantanément la nervosité et les élans anxiogènes qui faisaient la spécificité de La loi de Téhéran. Une introduction ample, aux antipodes du régime de mise en scène qui va être déployé par la suite. Car tel un microscope, la caméra va progressivement se rapprocher de ses personnages, comme pour mieux comprendre les ressorts et le fonctionnement d’un mécanisme bien plus complexe qu’il n’y parait à première vue.

C’est donc encore une fois les rouages de la société iranienne que Roustaee entreprend d’ausculter via le prisme de cette ‘’simple’’ histoire de famille. À travers ses protagonistes, il filme une misère sociale dont il est presque impossible de s’extirper, entre un contexte économique qui condamne automatiquement les plus démunis et un système sociétal engoncé dans des schémas traditionnels proprement absurdes. Pourtant, on a souvent envie de croire à la réussite du projet de Leila et ses frères. Principalement, grâce au subtil travail d’écriture de ses personnages. Dans ce récit quasiment intégralement tourné en vase clos, chaque membre de la famille existe, qu’il soit présent ou non à l’écran. La famille dysfonctionnelle est filmée sous toutes ses coutures, de scènes d’engueulades à des instants plus tendres, générant une réelle empathie pour chacun de ses membres. 

En mettant frontalement en scène le conflit intergénérationnel qui existent entre Heshmat et ses enfants, le film aborde également des questions sociétales très actuelles dans un pays comme l’Iran. À mi-parcours, les personnages se retrouvent ainsi face à un dilemme moral à priori insoluble, coincés entre un pragmatisme (qu’incarne Leila) pourtant évident qui leur permettrait de sortir du marasme ou se conformer à la volonté patriarcale, quand bien même cette dernière se base sur des traditions d’un autre temps (point de vue défendue par Alireza). 

C’est dans ce combat des idées qu’émerge le cœur battant du film, Leila. Intelligente et pleine de bon sens, la jeune femme incarne la frange progressiste d’un Iran en crise, prête à mener une révolution au sein de son cocon familial pour contrer l’ordre établi. Pourtant, la jeune femme est constamment ramenée à son statut de subalterne, inhérent au système patriarcal dans lequel elle vit.  Poussée hors du cadre par les autres personnages et la mise en scène, Leila doit user des stratagèmes les plus subtils pour faire entendre sa voix et ses idées. Une guerre de la ‘’réflexion contre les convictions’’ comme elle le déclare à son frère dans l’un des plus beaux dialogues du film.

Avec Leila et ses frères, Saeed Roustaee prolonge donc son autopsie de la société iranienne via une fresque familiale fleuve et faussement intime, dont les enjeux dramatiques traduisent en filigrane les bouleversements sociétaux sous-jacents d’un pays aux prises avec ses propres contradictions. Il adapte en conséquence sa mise en scène nerveuse et heurtée pour la mettre à hauteur d’homme et suivre le parcours de personnages combattifs, bien déterminés à sortir de la condition à laquelle le système semble les avoir destinés. Puissant et terriblement pertinent ! 

24 août 2022De Saeed Roustaee, avec Navid MohammadzadehTaraneh AlidoostiSaeed Poursamimi

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