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LA MONTAGNE

Pierre, ingénieur parisien, se rend dans les Alpes pour son travail. Irrésistiblement attiré par les montagnes, il s’installe un bivouac en altitude et décide de ne plus redescendre. Là-haut, il fait la rencontre de Léa et découvre de mystérieuses lueurs.

Critique du film

Thomas Salvador n’est pas homme à précipiter les choses. Huit ans après Vincent n’a pas d’écailles, premier long métrage insolite et réjouissant, voici La Montagne, film tout aussi singulier et réussi. Il serait vain de vouloir enfermer ce film dans un genre : disons que le réalisateur pose la question de la disponibilité à soi et au monde, émet des hypothèses, trace des pistes. Son film ressemble à un pas de côté, une brèche dans le temps. Il nous rappelle que le trésor se gagne au risque de la vacance.

Un homme qui, littéralement, « descend du train », dit stop et prend la tangente. Cette idée, Thomas Salvador l’a en tête depuis plus de vingt ans. Il devait la développer avec Patrick Berhault, mais l’alpiniste a trouvé la mort en 2004 dans le massif des Mischabels. Le réalisateur a poursuivi d’autres projets mais l’idée est revenue, accompagnée de préoccupations plus contemporaines. Le beau souci a finalement accouché de La Montagne. On ne sait pas grand-chose de Pierre mais suffisamment pour comprendre qu’il n’a rien d’un excentrique. L’exposition du film lui attribue tous les atours de la normalité, voire de la banalité. Pourtant Pierre largue les amarres, chausse les crampons, se met à l’épreuve de la pente et plante la tente igloo à 3000, au cœur du massif du Mont-Blanc.

LA MONTAGNE

C’est l’histoire d’une échappée verticale qui s’oppose à une fuite en avant. Pierre se retrouve la tête dans les nuages, il regarde en plongée les lumières de Chamonix comme Travis Henderson contemplait Los Angeles depuis le jardin de son frère dans Paris, Texas, le chef-d’œuvre de Wim Wenders. Un même sas de décompression pour quitter ou retrouver la civilisation. On jurerait apercevoir, en contrebas, des feux de détresse. L’art subtil de Thomas Salvador est de créer en quelques images un lien mystérieux avec le spectateur. Il suffit d’ouvrir les yeux, de prendre le temps de regarder et, allez savoir, peut-être verra t-on quelque chose de singulier, de différent. Ce cinéma-là requiert disponibilité et confiance. Si on accepte le postulat de l’économie narrative, de l’absence de balisage, du risque de se perdre, alors la récompense est grande. Vous voyez le visage de la jeune Ana Torrent, l’enfant de L’Esprit de la ruche, absolument fascinée par l’écran ? C’est à cet état second, délicieux mélange d’abandon, d’hyper attention et de sidération, que nous conduit, tel un alchimiste, le cinéaste.

D’abord accompagné par un guide professionnel, Pierre se lance ensuite seul sur les crêtes puis fait corps avec la roche. Le rythme épouse la pulsation du personnage qui se met dans une sorte d’état d’oisiveté ardente, en quête d’une épiphanie ou plus exactement de ce que le bouddhisme nomme Satori, un éveil à la compréhension du monde, une saisie intuitive de la nature des choses. La Montagne est peut-être, à bien y réfléchir, un film asiatique. Car il y a aussi du Miyazaki chez Salvador. En effet le film évoque d’une part les préoccupations écologiques contemporaines chères au maître japonais de l’animation, ici le réchauffement climatique et la fonte des glaciers, et, d’autre part, convoque le fantastique pour distancer la simple évocation du réel.

LA MONTAGNE

Il faut absolument préserver la surprise et l’étonnement. Disons simplement que Pierre va croiser la route de créatures surnaturelles, qu’il va aborder cette rencontre avec la plus extrême sérénité (en opposition à la défiance, voire la peur qui se lit dans son regard lorsque sa mère et ses frères lui rendent visite pour le sommer de descendre de son perchoir lors d’une séquence moins anodine qu’il n’y paraît) et qu’elle va le métamorphoser. Pierre est un autre homme lorsque Léa, la cheffe du restaurant panoramique de l’Aiguille du Midi (Louise Bourgoin, impeccable, indépendante mais pas indifférente) avec qui il a noué une relation particulière, finit par le retrouver. Pierre et Léa deviennent amants, Thomas Salvador filme une étreinte pudique et sensuelle où se joue aussi la manifestation d’une incandescence virale.

La Montagne confirme Thomas Salvador comme un cinéaste rare. Devenu, en seulement deux longs métrages, indispensable au paysage cinématographique français, il trace un sillon unique, celui d’un cinéma poétique et fantastique, qui, à bas bruit, tente de replacer les marges vers le centre. Il parvient à stimuler nos imaginaires tout en tendant à l’époque un miroir sans concession.


1er février 2023 – De Thomas Salvador
avec Thomas Salvador, Louise Bourgoin et Martine Chevallier


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