Emily 2

EMILY

Un biopic sur la jeunesse de la poétesse et romancière britannique Emily Brontë.

Critique du film

Il fallait sans aucun doute une femme aussi sauvage qu’Emily Brontë pour écrire une oeuvre de la trampe des Hauts de Hurlevent : c’est l’histoire que Frances O’Connor choisit de raconter avec Emily, son premier long-métrage étourdissant, aussi attendu que prometteur. S’attaquant aux paysages hostiles de la lande du Yorkshire, déja filmée maintes et maintes fois de façon plus ou moins réussie, la réalisatrice se donne pour mission d’investiguer l’univers du célèbre roman, non par le biais de ses personnages, mais par celui de sa créatrice, qui y a passé toute sa (courte) existence.

Avec ce portrait d’une artiste dont la vie demeure à ce jour très mal connue, Frances O’Connor s’offre également la possibilité d’injecter à la biographie de la mystérieuse Emily toute le romantisme torturé que l’on aurait envie de lui prêter. Là où, en 1979, André Téchiné explorait avec plus de réalisme le destin tragiquement frustrant des quatre membres de cette étrange fratrie artistique – Charlotte, autrice de Jane Eyre, Anne, autrice de La Dame du château de Wildfell et Branwell, aux aspirations contrariées -, O’Connor aborde la jeunesse d’Emily avec beaucoup plus de liberté. Courses effrénées dans la lande, relation fusionnelle et turbulente avec son frère, fantômes aux fenêtres : la réalisatrice fait délicieusement planer sur son récit le spectre des scènes les plus marquantes des Hauts de Hurlevent, entremêlant habilement le roman et le biopic et enchâssant la fiction dans la fiction, au point qu’il est parfois difficile de différencier l’écrivaine de ses héros. En assimilant chaque soeur à son roman -la farouche Emily s’oppose à Charlotte, plus morale, tandis qu’Anne, à l’image de son oeuvre, est plus effacée, O’Connor fantasme des rapports qui, s’ils n’ont probablement que peu de véracité, fonctionnent agréablement à l’écran.

Emily
Le miroir entre l’oeuvre et la réalité prend cependant parfois le pas sur la profondeur du film. Ainsi, la réalisatrice invente à son héroïne une relation amoureuse tumultueuse et passionnelle, supposée nourrir la genèse des Hauts de Hurlevent, qui alourdit le récit et l’entraîne vers une comédie romantique d’époque vue et revue. La supposée sauvagerie d’Emily, trop souvent réduite à des chassés croisés amoureux, en pâtit quelque peu, malgré la performance remarquable d’Emma Mackey, qui déploie ici toute la subtilité de son jeu d’actrice. Si l’alchimie entre elle et Oliver Jackson-Cohen est indéniable, peut être aurait-il été plus intéressant, malgré tout, de raconter la vie de la romancière telle qu’elle l’a vécue -libre de l’influence romantique de tout homme- plutôt que de succomber à la tentation d’en faire une amante éplorée.

Sur fond de petite bourgeoisie de campagne, de passions réprimées et de dialogues romanesques, Emily relève ainsi tout autant de l’œuvre tumultueuse de Brontë que de celle, plus sociale, de Jane Austen. A cet égard, il ne fait aucun doute que le romantisme un peu bon marché du film pâtira de la comparaison avec le délicat Wuthering Heights d’Andrea Arnold ou le tragique Bright Star de Jane Campion, et peinera à convaincre les détracteurs habituels d’Orgueil et préjugés. Il en ressort néanmoins une oeuvre maîtrisée et un hommage touchant à la légendaire autrice britannique. En nous parlant d’inspiration, de créativité et d’amour, Frances O’Connor fait preuve d’une justesse admirable pour un premier film et démontre son excellente maîtrise de la romance historique typiquement anglaise, un plaisir dont on ne se lasse pas.


De Frances O’Connor, avec Emma Mackey, Oliver Jackson-Cohen et Fionn Whitehead


Festival de DinardHitchcock d’Or et Prix du Public