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LOVE LIES BLEEDING

Lou, gérante solitaire d’une salle de sport, tombe éperdument amoureuse de Jackie, une culturiste ambitieuse. Leur relation passionnée et explosive va les entraîner malgré elles dans une spirale de violence.

Critique du film

Rares sont les films qui marquent profondément. Parce qu’ils dénoncent, parce qu’ils questionnent, parce qu’ils dérangent… ou parce que leur singularité en fait une œuvre directement à part, une expérience inhabituelle et bienvenue dans le paysage cinématographique contemporain. Love Lies Bleeding est de cette catégorie. Après le surprenant et prometteur Saint-Maud, qui avait reçu un excellent accueil critique par rapport à son maigre budget, Rose Glass renoue avec le drame psychologique, délaissant cette fois-ci l’horreur pour un film noir inspiré des maîtres du genre.

Tout Love Lies Bleeding crie « années 1980 ». Les diners, les campagnes anti-tabac que Louise (Kristen Stewart) écoute sur cassette, les intérieurs très chargés, les voitures, les néons rouges… Et pourtant, l’œuvre de la cinéaste britannique aurait pu se passer à n’importe quelle époque. À l’image du récent LaRoy, Love Lies Bleeding est un récit intemporel qui, malgré son implantation narrative dans les années 1980, délivre un message d’une pertinence contemporaine, à une époque on ne peut plus nécessiteuse d’égalité et de cohésion.

Dans le Nouveau-Mexique rural recréé par Rose Glass, la cohabitation semble impossible. La ville de Louise n’est qu’une addition de personnes aux moeurs divergentes. Reste l’éloge de la masculinité comme seul repère, et comme dernier rempart contre l’existence féminine dans ce semblant de communauté. C’est dans une salle de sport, au plus près des corps, que l’on rencontre le personnage interprété par Kristen Stewart. Sueur et muscles saillants dominent le cadre, entourés de phrases d’encouragement ridicules inscrites sur les murs : « la douleur, c’est la faiblesse qui quitte le corps » ; « no pain, no gain »… Louise ‘Lou’, qui travaille dans cette salle, est étrangère à cette addiction au sport et lui préfère la nicotine. Quant à Jackie (Katy O’Brian), elle travaille dans un stand de tir, autre passe-temps favori de l’américain moyen, qui ne trouve sa satisfaction que lorsqu’il se sent dominant — et donc derrière une arme à feu.

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Délivrons-nous du mâle

L’enjeu de ce thriller noir réside dans la quête d’identité de Louise et Jackie, qui fuient leur ancienne vie. Les deux femmes font face à un monde viriliste, qui ne voient en elles que des partenaires sexuelles potentielles. Dès son introduction, Love Lies Bleeding oppose un gouffre obscur à un ciel étoilé : d’un côté, le passé de Louise et le poids d’une société qui l’empêche de s’épanouir. De l’autre, la possibilité d’un futur optimiste, et d’un rêve inaccessible qui pourrait devenir réalité. Ces étoiles ne quittent jamais les protagonistes : à la tombée de la nuit, la caméra capte un ciel scintillant qui attire l’œil. « Il faut toujours être ivre : de vin, de poésie ou de vertu, à votre guise », préconisait Baudelaire. Jackie et Louise optent pour l’amour et la chaleur humaine, laissant leurs pulsions sexuelles prendre le dessus dès le coucher du soleil. La photographie de Ben Fordesman capte toute la crasse de cette Amérique souillée, cristallisée par l’omniprésence de déchets dans les rues… et chez Lou, qui laisse peu à peu le mal entrer chez elle.

Le portrait de cette Amérique moyenne fracturée rappelle celle que les frères Coen s’appliquent à filmer depuis le milieu des années 1980. Parce qu’une fois l’idylle du début de relation passé, les rouages de la société masculiniste reprennent le dessus. Ils sont symbolisés par le père de Louise, mafieux de seconde zone diaboliquement interprété par un Ed Harris à la coupe de cheveux mémorable. L’autre « antagoniste » du long-métrage est le beau-frère violent de Louise, qui frappe sa sœur Beth. Cette famille semble elle aussi tout droit tirée d’un film des frères Coen, et l’humour grinçant de Rose Glass — à travers plusieurs scènes de déplacement de cadavres hilarantes — achève de souligner cette parenté artistique.

Crimes et châtiments

Lorsque l’addiction aux stéroïdes s’en mêle, Love Lies Bleeding emprunte cette fois-ci à Cronenberg (l’un des cinéastes préférés de Rose Glass, de son propre aveu). Les muscles de Jackie gonflent et révèlent un monstre qui sommeillait en elle, dont la soif de sang n’a aucune limite. Ces scènes parsèment d’abord le long-métrage, avant de voler la vedette à sa protagoniste : celle-ci a sombré dans la folie et la violence, seul moyen possible de lutter contre sa famille conservatrice et intolérante. D’autres scènes rappellent la filmographie de Lynch : dans un premier temps, l’évidence Blue Velvet à travers ses virées nocturnes sur l’autoroute. Dans un second, Lost Highway et Twin Peaks lors de séquences psychédéliques et cauchemardesques — dont le véritable sens est inconnu au début du film — en noir et rouge, baignant la pauvre Louise dans les ténèbres et le sang, comme Laura Palmer avant elle.

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À l’image de la figure centrale de Twin Peaks, Lou est tourmentée par un père violent et intransigeant, qui lui transmet toute sa noirceur pour la faire, elle aussi, plonger dans le crime et la déchéance. Ce sentiment d’urgence et de détresse est favorisé par la composition de Clint Ansell, dont le rythme effréné ne faiblit qu’à de rares reprises. Au milieu de cette noirceur, Kristen Stewart brille. Par sa présence naturelle, son jeu corporel, sa conviction dans chaque réplique… Après Spencer et Les Crimes du Futur, l’actrice américaine continue les sans-fautes. Grâce à elle, Lou est humaine et imparfaite : la chair de poule sur sa peau, sa manière de ronger ses ongles ou son besoin de gratter ses veines renforcent la crédibilité de son personnage pourtant peu commun. Mais l’actrice n’éclipse pas pour autant la révélation du film : la géniale Katy O’Brian, dont le jeu évolue au fil du film, suivant la plongée de son personnage dans l’addiction et la brutalité. Sa Jackie haltérophile est d’abord attendrissante et sensuelle, avant de se fondre dans la masse de ce Nouveau-Mexique tentaculaire. Elle devient à son tour sauvage, survoltée et violente, à l’image des hommes qui tourmentent sa nouvelle petite amie.

C’est dans son dernier acte que Love Lies Bleeding divise : Rose Glass n’a pas peur de casser les codes et filme sans contrainte, prenant des décisions esthétiques et narratives radicales. L’outrance prend le dessus sur le crédible, au détriment de la cohérence. La résolution de l’intrigue est trop rapide et cryptique, et les fondations de la relation entre Jackie et Louise établie pendant le film s’ébranlent légèrement. La cinéaste britannique a choisi de clore son récit dans un dernier quart d’heure bouillonnant, qui marque autant qu’il dérange. S’éloignant du réel, Love Lies Bleeding retourne dans les étoiles et laisse d’apparence l’abîme de côté. Mais juste après, alors que le générique défile devant un dernier surcadrage évocateur, la violence prend l’apparence d’une fumée de cigarette dont Louise ne pourra jamais se passer.

Bande-annonce

 




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