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GHOST WORLD

Enid Coleslaw et Rebecca Dopple-Meyer sont deux adolescentes américaines âgées de 19 ans. Après la remise de leurs diplômes dans leur lycée, la première citée se rend compte qu’elle doit rattraper sa moyenne cet été dans un cours d’arts plastiques ; tandis que sa comparse songe déjà à trouver un emploi. Leurs discussions cyniques et leurs mauvais tours vont les amener à croiser la route d’un disquaire désabusé du nom de Seymour, dont Enid devient très vite proche…

CRITIQUE (DE LA CRITIQUE) DU FILM

Qu’est-ce que le Ghost World ? Quelle définition suffisamment étendue pourrait-on donner au décor éponyme du film de Terry Zwigoff ? Territoire aliéné, ville fantôme à la population dénuée d’émotions, cartographie qui aligne gratuitement divers courants artistiques : le long-métrage est un palimpseste urbain paradoxal, il radiographie tout et rien, interroge ce qui n’a aucune autre réponse finale que l’ennui. En 2001, époque de la prolifération de teen-movies mélancoliques sur le difficile passage à l’âge adulte (Virgin Suicides, Presque célèbre) ou autres comédies graveleuses (Scary Movie, American Pie), Ghost World se présente sous la forme d’une crise généralisée, un « No Future » électrique qui étonne au fur et à mesure que les embranchements du récit trouvent un sens.

Ghost World, c’est avant tout un univers de 80 pages dessinées et écrites par Daniel Clowes. Auteur américain émérite, reconnu pour ses BD surréalistes et son humour à froid, Clowes fait partie d’une génération fascinée par l’adolescence de Salinger, le dépouillement et l’absence de Antonioni, ou encore l’intensité du minimalisme de Raymond Carver. Ces références ont d’autant plus été le fer de lance du teen-movie, dont la vulgarité et la crudité des séquences côtoient les impasses existentielles adolescentes et la perte totale de repères – qui plus est, dans une période de vie aussi délicate qu’elle parait s’étendre sur une vie entière. Ghost World, mais aussi son opus magnum David Boring et ses petits dessins parus dans le recueil Eightball sont traversés de l’ensemble de ses caractéristiques, les protagonistes de Clowes cherchant dans le peu de détails disponibles ce qui pourrait les amener à se trouver une condition d’existence. Découpage souvent placide, palette de couleurs réduite à des aplats et des planches bichromatiques (hormis quelques exceptions comme son Patience édité en France chez Cornelius en 2016), Daniel Clowes joue de la vacuité et du vide pour prendre le lecteur à contre-pied et relever la crise identitaire et relationnelle que tous ses protagonistes contiennent de manière plus ou moins difficile.

Ghost World

Dans Ghost World, Enid Coleslaw (jouée par Thora Birch) et Rebecca Dopple-Meyer (incarnée par une toute jeune Scarlett Johansson) sont deux adolescentes cyniques au statisme inspiré en partie par les jumelles de l’adaptation en salles de Shining. Elles sont obnubilées par le sexe et ont un regard égoïste et cynique sur les petits tracas et détails physiques des individus qu’elles croisent. La crise adolescente, elles la voient plus qu’elles ne semblent la connaitre. Elles en observent avec précision les signes avant-coureurs de la fin de l’adolescence, qu’elles guettent avec délectation mais paraissent presque prêtes à les subir, sans trop d’encombres ni d’interrogations. Publiés à l’origine de manière épisodique, les gaufriers de Clowes se trainent une forme apathique plus ou moins explicitée par le titre de la BD : tout le monde parait tellement livide et archétypée que tous semblent vivre leur vie en se complaisant dans leur médiocre existence monocorde. Le titre de l’oeuvre revêt un caractère métatextuel fort, puisqu’il passe d’extradiégétique à diégétique, au fil des numéros les personnages le remarquent tagués sur des façades et se questionnent sur le sens même du terme « Ghost World ». Ce collage à l’intérieur de la fiction est le révélateur de la crise identitaire et relationnelle : plus il se dissémine à l’intérieur du récit, plus il fait office de basculement pour Enid qui change et prend de plus en plus ses distances avec ce qui lui restait de camarades. Elle qui paraissait liée à vie à sa grande amie Rebecca s’en éloigne presque de manière inéluctable et dans un grand moment de déchirement.

D’UN MEDIUM A L’AUTRE

Dans l’adaptation filmique de Terry Zwigoff, l’amertume prend le pas sur les grands coups d’éclat dramatiques, mais la métatextualité reste une donnée cruciale dès le départ du film. L’un des premiers plans montre la façade d’un immeuble, et épie aux fenêtres les différentes personnes qui vivent derrière jusqu’à arriver à la vitre d’Enid par un travelling latéral. Ce déplacement de la caméra induit d’emblée le passage de la bande dessinée au cinéma : à l’instar des personnages mornes dépeints à l’image, l’œil du spectateur est passif, guidé par une caméra qui passe de case en case jusqu’à pénétrer dans l’intimité de la chambre de Enid. Le motif du damier est repérable dans presque chaque scène, des diners ringards aux chemises à carreaux bicolores des individus du film en passant par le surcadrage de personnages aux personnalités insolites. Le cinéma dépasse la BD en l’inscrivant directement au centre des décors, les portraits croqués par les descriptions acerbes des deux copines se meuvent en de parfaits automates mécaniques vouées à ne rester que des caricatures. Enfin, la chanson d’introduction, tirée d’un drame indien, est d’abord extradiégétique avant que l’on ne s’aperçoive qu’Enid elle-même regarde ce film sur sa télévision et singe les chorégraphies présentes à l’écran.

Par ces simples choix de mise en scène, le film met en valeur l’intégralité des lubies de Clowes. Il se joue de son propre univers, il fait se synchroniser les sons de la musique avec les mouvements absurdes et répétés des habitants de l’immeuble, le tout avec une simplicité et une épure qu’un tel geste ne fait habituellement pas. Toutefois, adapter une telle bande dessinée reste une épreuve délicate, car elle nécessiterait de relier de nombreux détails de récit qui ne trouvent un sens que par le prisme du comic strip. Comment chapitrer de manière cinématographique de petits morceaux banals de vie dispersés au fil du temps sans devenir un interminable film à sketches ? Pour ce faire, Zwigoff et Clowes ont décidé de créer de plus grandes attaches affectives avec les personnages, en créant une relation forte entre Enid et un quidam peu traité dans le comics, Seymour, joué par Steve Buscemi.

Ghost World

De plus, il rajoute un enjeu secondaire supplémentaire au personnage de Enid, avec cette histoire de rattrapage de cours d’arts plastiques. Pour cela, Ghost World emprunte à un autre travail graphique de Clowes, Art School Confidential, pour étoffer le récit et le rendre plus dense sur l’analyse du point de vue de Enid sur ses éphémères camarades de classe de rattrapage. Certes, ce choix de changer de direction par rapport au matériau de base et de rendre plus linéaire la narration passe par l’évacuation de moments géniaux de la bande dessinée originelle et par la réduction drastique du personnage de Rebecca à l’écran. Cependant elle permet de mieux comprendre le cheminement existentiel de Enid et ses rapports ambivalents avec sa seule amie et ses parents. Cela permet aussi de présenter Enid comme une adolescente qui, malgré la distance qu’elle opère d’elle-même avec les autres élèves du lycée, se retrouve nourrie des mêmes paradoxes et de la même bêtise qu’eux à force de s’enfoncer dans son comportement sarcastique. Attention toutefois : Ghost World reste Ghost World, et tout ce capharnaüm est toujours nimbé d’une grande inconséquence des scènes, quitte à ce que l’on se pose de l’intérêt même de l’étirement de quelques passages tant leurs dévitalisations et l’absence totale d’importance les rendent étranges et peu spontanés. Le film en devient de fait plus drôle, plus attachant, mais aussi plus cynique et plus dérangé dans ses phases dramatiques cruciales.

LA COULEUR DES SENTIMENTS

Le caractère dérangeant du projet provient principalement du choix d’étalonnage explosif visible dans tous les plans du film. En effet, le plus important fait d’armes de Ghost World est d’aller à l’encontre du dispositif colorimétrique peu bariolé de Clowes en y ajoutant une importante palette de tons et de complémentarités au sein du long-métrage. La ville, désuète tant elle parait criarde à première vue, est rythmée par la contamination chromatique prônée par Enid. Elle-même s’habille en vert, se teint les cheveux en vert, et se maquille avec un gloss de couleur verte. Comme chez Alfred Hitchcock, le vert est la couleur d’un entre-deux, celui qui suspend le temps et déclenche le chaos psychologique ou narratif.

Ghost World

Ici, nous nous retrouvons dans une forme plus ou moins identique : lorsque Enid parle pour la première fois à Seymour, c’est lorsqu’elle porte ce fameux gloss à ses lèvres, et c’est après ceci qu’ils vont nouer une relation très amicale qui va bouleverser la vie des deux personnages. Le vert est la couleur du changement et du poison qu’elle s’injecte et infuse à quiconque la côtoierait de trop près. Au fur et à mesure du long-métrage, alors qu’il n’était que marginal au départ, le vert devient la couleur majoritaire, jusqu’à des pans de mur entiers de l’appartement où vivent Seymour et son colocataire. A son contact, Seymour, interprété par un impeccable Steve Buscemi, commence ainsi à se vêtir d’un certain cynisme, et sa gentillesse et sa candeur innées se transforment en une forme de rejet d’autrui croyant que personne ne parviendra à comprendre sa personne. Si la crise, selon la philosophe Hannah Arendt, provient d’une brèche qui élimine le passé et reconfigure l’avenir, Enid serait celle qui la creuse encore plus pour tout faire sauter.

La couleur devient ainsi l’avatar de la voie de Enid vers l’âge adulte : elle qui se revendiquait comme une fille qui se mettait sur le côté et regardait les autres avec mépris et sarcasme, devient le pivot narratif auquel le spectateur se raccorde et modifie la perception que l’on a du monde au gré de ses humeurs et de ses aventures. Si le film est moins glaçant et inquiétant que le texte originel, il parvient tout de même à instiller un certain malaise avec l’ensemble de ses caractéristiques. Tout ou presque ne fait que présenter des interdits, que chacun transgresse à sa guise. Les situations comiques sont toujours aux dépens de quelqu’un ou quelque chose, sans qu’il y ait une quelconque incidence majeure sur le récit. Tout aurait du sens dans l’analyse mais rien n’en a au cœur du scénario ; tout est mis sur un pied d’égalité mais l’ensemble est rempli de futilité. Au fond, ces grands paradoxes définissent bien le spectre qui entoure le Ghost World : rien n’a véritablement de sens car rien n’est jamais vraiment grave.


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