Thomas Vinterberg

THOMAS VINTERBERG | Entretien

Début d’année. Une cheminée crépite dans le coin de la pièce. Thomas Vinterberg est venu dans la capitale pour présenter son nouveau film, La communauté, inspirée de sa jeunesse. Le cinéaste danois, que nous avions laissé en mai 2015 après la sortie de Loin de la foule déchaînée, s’est livré à quelques confessions et aveux concernant cette comédie noire passée par la Berlinale, et nous a parlé de ses projets futurs. 

Vous avez grandi dans une communauté similaire à celle du film. On imagine que vous avez distillé des éléments autobiographiques dans vos personnages ?  

Thomas Vinterberg : Oui et non. Il y avait bien un homme qui brûlait les chaussures qui traînaient. (il rit). La jeune fille est un peu mon alter-égo féminin. De quelque chose de privé, c’est devenu une fiction. Au départ, c’était une pièce de théâtre. Progressivement, cela s’est éloigné de l’autobiographique. Et je me demande toujours si c’était le bon choix...

Vous auriez préféré coller davantage à votre vécu ?

T. V. : J’aime le film tel qu’il est. Mais je suis confus, cela me questionne : à quel point suis-je proche de ma propre vie ? J’ai montré le film aux habitants de « la communauté ». Ils étaient tout aussi confus et remettaient en question ma représentation de cette époque. Au second visionnage, ils étaient plus enthousiastes, ils s’étaient détachés de leur propre histoire.

Je ne voulais pas raconter une histoire auto-centrée. Il me fallait être capable de changer les choses, d’envoyer promener quelques pages de script en disant « quelle saleté ! » pour s’approcher plus justement des sentiments forts de douleur, de colère. 

Vous nous avez habitué à des dramas assez forts, presque oppressants. Dans La communauté, le drame paraît plus léger, presque traité de façon dilletante… Souhaitiez-vous apporter une touche presque « sexy » à cette histoire ?

T. V. : Oui, plus léger, effectivement. C’est ce que l’époque faisait ressentir. Et si je regrette quelque chose, c’est presque ma seconde partie du film qui tombe dans un drame plus noir. Quand j’ai présenté le film à Copenhague, les gens riaient abondamment pendant la première heure. J’étais presque désolé pour eux que cela cesse par la suite. Comment l’avez-vous ressenti ?

Le plus grand pêché de la condition masculine est que l’on tombe amoureux d’une « peau plus jeune »..

Le changement de ton est notable, oui. Le début du film a quelque chose de presque rock’n’roll…  

T. V. : … Puis cela bascule. Mais c’est aussi lié au changement d’époque. L’histoire couvre une période de 1975 à 85, ramenée sur deux heures et une temporalité resserrée. Au départ, c’était très « rock », libre et festif, puis des années après les quatre familles tenaient surtout à leur confort, leur petit jardin… Il y avait même une femme de ménage !

Vous semblez justement prendre à coeur la question de l’impermanence des choses…

T. V. : Pour moi, c’est le véritable sujet du film. Les choses évoluent, les sentiments changent ou disparaissent. L’homme et la femme « dé-tombent » amoureux. Ces jours ne reviendront jamais. La jeunesse qui s’échappe, l’impermanence, cela m’a toujours questionné. 

Serait-ce un film testamentaire, en quelque sorte ? Un témoignage…  

T. V. : Oui, quelque part. Cela me manque. Cette période et les sentiments qui allaient avec. C’est peut-être nostalgique. Je suis intrigué par le fait que les choses s’effacent : les gens qui s’aiment, se remplacent… Je ne l’explique pas, c’est absurde. 

> > > Lire aussi : Le QDPC de Thomas Vinterberg

Erik donne l’impression d’être attiré par une version « plus jeune » de sa propre épouse. Avez-vous le sentiment que l’on est attirés par les mêmes personnes, en amour comme en amitié… ?  

T. V. : D’une certaine façon, c’est assez narcissique. Il trouve une femme qui le voit, lui prête de l’attention. Dans cet homme, je dessine le portrait de l’homme narcissique en moi. Il y a une certaine peur de la mort, de la peau vieillissante… C’est très rude. 

Les hommes ont toujours été attiré par les femmes plus jeunes. Personne ne l’assume mais c’est pourtant assez vrai. L’ayant remarqué et vécu moi-même, j’ai voulu mettre en avant cette cruauté là. Tout est question de peur de la mort.

Et il cherche également à retrouver le pouvoir dans une relation…

T. V. : Le pouvoir érotique, oui. À cette époque, l’érotisme était différent. Dans ma vie, les femmes étaient très fortes, avaient du pouvoir. Cela avait changé l’équilibre des forces. 

Les femmes sont les figures fortes du film… 

T. V. : Au départ, la pièce s’appelait même Trois femmes. Et n’y avait aucun personnage masculin. Le directeur du théâtre a réclamé un personnage masculin... Je voulais décrire ce que c’était que d’être une femme à cette époque. Le plus grand pêché de la condition masculine est que l’on tombe amoureux d’une « peau plus jeune ». Je trouvais cela intéressant de l’admettre, de la confesser, en tant qu’homme. De montrer les dommages que cela peut causer à une femme qui avance dans sa vie. J’ai pu avoir une relation très proche avec Trine (son actrice principale – ndlr) pour en parler plus justement. 

Elle ressort la tête haute, en acceptant noblement de se sacrifier pour le bien du groupe, pour ses idéaux… Jusqu’à ce que ce soit humainement insupportable.   

T. V. : Je voulais montrer que l’individu peut être complètement désintégré dans la communauté. Si l’on est une personne réservée, forcée à adopter un consensus, il devient difficile de survivre. C’est brutal. Et il y a une véritable ironie que ce soit la personne qui désire créer la communauté qui finisse par en souffrir. 

Vouloir sauver le groupe aux dépens de sa propre personne, c’est également ironique, dans une époque où l’individualisme est exacerbé… 

T. V. : Oui, c’est pour cela que je fais le film maintenant. Je ne sais pas ce qu’il en est en France, mais au Danemark, les gens vivent séparés. Même les couples ont leur propre appartement, leur propre voiture. Pourtant, beaucoup souffrent de la solitude. J’ai voulu déclarer mon amour à cette époque. C’est presque une incitation : si tu es seul, achète un pack de bière et emménage dans une grande maison. Et cela se fait de plus en plus d’ailleurs !

Vous faites une grande promotion de la collocation ! (rires)

T. V. : Presque. Même si derrière la collocation il y a une idée consumériste. On se sert de l’autre. Et quand on n’en a plus besoin, on s’en débarrasse. À l’époque, c’était un mode de vie, une vision collective. 

Si tu es seul, achète un pack de bière et emménage dans une grande maison !

Votre prochain film sera peut-être consacré à un solitaire dans ce monde moderne ?

T. V. : Celui d’après alors. Mon prochain film, lui, aura pour sujet l’alcool. Ce sera une célébration de l’alcool.

Ce sera votre Transpotting alors ?

T. V. : Voilà. L’alcool plutôt que la drogue. 

Qu’en est-il de votre projet de porter à l’écran la tragédie du Koursk ? Les noms de Matthias Schoenaerts et Colin Firth avaient été annoncés… 

T. V. : Je ne sais pas trop quand il se fera. Tout reste ouvert. Rien n’est confirmé, en fait. J’aime beaucoup ce projet et nous sommes en train de le monter. J’espère que cela se concrétisera.

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Propos recueillis, traduits et édités par Thomas Périllon pour Le Bleu du Miroir. Paris, janvier 2017.

 Remerciements : Thomas Vinterberg, Camille.



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