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RENATE REINSVE | Interview

Renate Reinsve irradie l’écran dans Julie (en 12 chapitres), le nouveau long-métrage de Joachim Trier présenté en compétition au Festival de Cannes 2021. Nous avons eu l’opportunité de l’interviewer à quelques centaines de mètres du Palais des Festivals où elle venait juste de présenter cette chronique existentielle et générationnelle, aussi émouvante que drôle et pleine d’esprit. Rencontre avec une comédienne qui ferait un magnifique prix d’interprétation – si le film ne décrochait pas la Palme d’Or à laquelle il peut légitimement prétendre. 


Dix ans après Oslo, 31 août, vous retrouvez Joachim Trier qui a écrit ce film avec l’idée que vous tiendriez le rôle principal de Julie. Comment s’est déroulée votre collaboration ?

Lorsque nous avons fait ce film, à l’époque, nous nous retrouvions régulièrement et avions des échanges passionnés autour de l’amour, la vie, la mort… et il s’avère que nous rencontrions les mêmes difficultés avec notre partenaire de l’époque. Nous rencontrions les mêmes problèmes existentiels et nous posions des questions similaires. Je pense que cette affinité explique qu’il m’ait choisie pour ce rôle, ainsi que le fait qu’il avait besoin de quelqu’un qui puisse insuffler de la lumière, une énergie positive au personnage, et beaucoup d’humour. 

Quel est votre point de vue sur le titre international, « The worst person in the world » (la pire personne du monde) ? 

Il s’agit du sentiment qu’elle a d’elle-même. C’est une jeune femme pleine d’incertitudes, elle n’a pas vraiment confiance en elle. Elle s’efforce de trouver qui elle est et que faire de son existence. Elle est en quête de son identité et la cherche un peu partout. C’est pourtant une femme très intelligente, ambitieuse et pleine d’humour. Elle refuse de se plier à toute forme de conformité et se rend la vie impossible, ce qui la rend très solitaire. Au final, dans de nombreuses situations, elle se méprise d’avoir fait les mauvais choix. Ce titre traduit l’auto-détestation.

Le film s’articule autour de la question des choix dans l’existence. Peut-on dire que Julie sait ce qu’elle ne veut pas mais ne sait pas encore ce qu’elle veut vraiment, comme de nombreuses personnes appartenant à la trentaine actuellement ? 

C’est une bonne façon de voir les choses. 

Quelle part de vous-même avez-vous mise dans le personnage et avez-vous apporté votre vision personnelle, votre regard féminin ? 

Joachim était très anxieux lorsqu’il m’a transmis le scénario du film, car il était bien conscient que c’était l’oeuvre de deux hommes (Joachim Trier et Eskil Vogt – ndlr) qui écrivaient un personnage de femme. Mais j’étais très heureuse et satisfaite de découvrir à quel point ce portrait de femme était précis et pertinent, ancré dans notre époque. Nous avons travaillé très étroitement pour apporter toutes les nuances possibles au personnage et traduire au mieux ce que c’est que d’être une femme en 2021. 

Au final, Joachim écrit un personnage féminin mais il n’en fait jamais une question de genre. C’est une question d’être humain. Selon moi, c’est plus important de parvenir à créer un véritable être humain, avec ses défauts et ses failles, ses combats internes avec certaines choses de la vie. N’importe qui peut s’identifier, qu’il soit un homme ou une femme. 

Pour moi, le film est libérateur et réconfortant parce qu’il diffuse ce message : « Tout ira bien ».

Julie (en 12 chapitres) apparait comme un film sur le décalage, avec les injonctions que suppose le fait d’être une jeune femme, et un film de décalage dans ce qu’il propose dans le genre de la comédie romantique. Comment vous êtes-vous préparée à jouer ce contrepied permanent ?

C’est le lot de nombreux films norvégiens. En Norvège, on dit qu’il s’agit de « melancholic comedy », c’est plus juste. C’est davantage un film de Joachim Trier plutôt qu’une romcom. C’est davantage une étiquette marketing de le qualifier de comédie romantique car il est difficile de dire ce dont il s’agit. 

Nous avons beaucoup échangé sur les sujets existentiels et sur la question de l’époque. C’est quelque chose d’important pour Joachim. Le temps, l’époque. J’avais peur de ne pas saisir toutes les nuances. Toutes les situations sont si riches, subtiles. J’ai énormément discuté avec Joachim sur les scènes afin de pouvoir lâcher prise et être présente dans l’instant car ces scènes sont si bien écrites qu’il faut s’abandonner complètement. Nous étions beaucoup dans l’instinct. 

L'équipe du film Julie en 12 chapitres

Renate Reinsve, entouré de ses partenaires de jeu, et du réalisateur Joachim Trier – Photo officielle du festival de Cannes

Le film réussit très bien ses moments d’intimité, pas forcément uniquement sur le plan charnel. On ressent la tendresse, la complicité de Julie avec ses deux partenaires. 

J’ai eu la chance d’avoir deux partenaires de jeu formidables. C’est formidable de jouer avec de tels comédiens. C’est d’une grande facilité du fait de leur talent. L’alchimie a opéré naturellement, nous nous ressentions en tant qu’humains et personnages. Cela a créé une belle dynamique entre nous trois. 

Cette fresque existentielle où le temps et l’instant présent comptent à ce point rappelle la trilogie des Before, ou La vie d’Adèle… On aurait presque envie de retrouver Julie dans dix ans, pour découvrir ce qu’elle est devenue et ses nouveaux combats intérieurs. 

Ce chapitre pour Julie est terminé. Elle a accepté qui elle était et la vie qu’elle avait. Elle a trouvé une forme de paix avec elle-même. À la fin, c’est très ouvert car on ne sait pas ce qu’il va se passer. Je crois que Joachim voulait ouvrir la porte à un nouveau chapitre dont on ne saura pas vers quelle direction il irait. La vie est ainsi faite, elle ne va jamais là où on l’attend, jamais. Pour moi, le film est libérateur et réconfortant parce qu’il diffuse ce message : « Tout ira bien ». 

On a l’impression que le tournage a duré des années car on a le sentiment de vous voir prendre de l’âge à l’écran. Sur combien de temps s’est étalé le tournage ?

C’est un compliment ce que vous dites car il n’a été tourné qu’en trois mois. J’ai essayé de jouer sur la physicalité de mon personnage, j’ai essayé de représenter ça dans sa façon d’être, son énergie, son apparence. Nous avons tourné la fin au mois d’octobre. 

Et cela implante le film encore davantage dans son époque, en pleine épidémie du COVID… 

Voilà l’époque dans laquelle on vit. Avec toute sa complexité. 

Pour finir, pouvez-vous nous raconter comment vous avez tourné la séquence centrale du film dans un Oslo de rêverie, complètement figé ? 

Joachim voulait à tout prix le faire « old school », sans effets spéciaux. Ils ont fait fermer plusieurs quartiers et les figurants devaient rester immobiles et nous déambulions au milieu d’eux. Cela avait quelque chose de magique. 

Et cette mise en scène ne vise pas l’épate, elle sert pleinement le récit.

Cela permet d’entrer dans son subconscient, de découvrir quels sont ses soucis, et renforce le sentiment de voyager dans son existence. 

 

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Renate Reinsve, prix d’interprétation féminine du Festival de Cannes (photo officielle)



Propos recueillis, traduits et édités par T. P. pour Le Bleu du Miroir
Remerciements : Renate Reinsve, Thomas Chanu Lambert