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LA MAUVAISE ÉDUCATION

 À travers les destins plus ou moins malmenés de deux amis et amants entre les années 1960 et 1980 une plongée dans les tréfonds de l’âme espagnole, de la trahison et des blessures d’enfance toujours à vif.
 

Un passé qui ne passe pas

Dans la pesanteur des années 1960 espagnoles, en plein franquisme, deux jeunes garçons, Enrique et Ignacio, dans le secret de leur pensionnat, découvrent le cinéma, la nécessaire dissimulation qu’impose leur idylle et font l’expérience des premiers émois – le tout sous le regard envieux du père Manolo, qui cache à peine ses vues sur Ignacio. Vingt ans plus tard, Enrique et Ignacio se retrouvent par hasard, marqués à tout jamais au fer rouge par leur histoire passée. Un intrigant jeu de séduction s’engage. Mais aussitôt le mystère s’épaissit: qu’est-il advenu d’Ignacio, autrefois si pur et si beau ? Que lui est-il arrivé ? Par flashbacks, le passé se rappelle aux deux hommes, comme pour mieux éclairer ceux qu’ils sont devenus.

À la sortie du 17e film de Pedro Almodovar, beaucoup de critiques n’ont pu s’empêcher de dresser un parallèle avec l’histoire personnelle du réalisateur. Comment ne pas y penser ? Avec sa narration en forme de labyrinthe, il s’agissait de son oeuvre la plus personnelle, la plus intimiste jusqu’ici. En dépit de ressemblances évidentes – le personnage d’Enrique, double d’Almodovar, réalisateur novice de la Movida espagnole, une même enfance dans l’Espagne franquiste, probablement le même émoi devant les vieux films d’époque – « La mauvaise éducation » n’est pas autobiographique, ce que le réalisateur a confirmé lui-même. Son histoire est largement inspirée de deux classiques de la littérature homosexuelle, écrits tous deux par des Français, Les amitiés particulières de Roger Peyrefitte et La ville dont le prince est un enfant de Henry de Montherlant, qui reprennent toutes deux la même trame : un trio destructeur, la passion ravageuse d’un prêtre et d’un adolescent pour un enfant qui finira par détruire ce dernier. Almodovar y ajoute une touche très ibérique et écrit en quelque sorte la suite de l’histoire, à vingt ans d’écart, en racontant ce que deviennent ses protagonistes une fois adultes.

Loin de Parle avec elle ou Tout sur ma mère marqués par la sobriété, voire la sécheresse des émotions, Almodovar signe avec La mauvaise éducation une de ses oeuvres à la mise en scène la plus pop, aux couleurs saturées, aux plans impeccables, comme une façon de mieux dissimuler la noirceur et le pessimisme qui affleure derrière les tons pastels, la crainte du drame à venir qui semble émerger de chaque image. Almodovar prouve, comme il le fera plus tard avec La piel que habito, qu’il est possible de réaliser un film « noir » et hyper-coloré en même temps.  La mauvaise éducation, c’est celle des pensionnats catholiques espagnoles des années 1960, ceux où on l’on vit dans la peur et les sentiments refoulés. Ceux qui ne seront pas irrémédiablement broyés – comme Ignacio, le plus jeune, passé d’enfant incarnation de la pureté à gigolo junkie – seront irrémédiablement marqués, comme semble le dire la conclusion du film : le père Manolo en vieil homme déchu et affaibli, Enrique, dont le succès semble avoir un goût amer tandis que la carrière d’acteur d’Angel, le frère d’Ignacio, aura été emportée de haute lutte par l’imposture et la manipulation. A rebours de ses films précédents, ce long-métrage n’offre aucune bouffée d’oxygène, aucun « état de grâce », aucun espoir d’y échapper.

Comme souvent avec Almodovar, les références au cinéma « classique » de son enfance, qui l’ont profondément influencé et irriguent toute son oeuvre, sont très appuyées, avec un doux parfum de nostalgie. Comme Sara Montiel, icône du cinéma espagnol de l’époque, dans « Esa Mujer » qui revient au couvent qui l’a vu grandir, tout semble ramener Ignacio et Enrique au pensionnat catholique de leur enfance. Lorsque l’angélique Ignacio chante d’une voix cristalline « Blue Moon » avant d’échapper à un viol par le père Manolo et de se blesser – le début symbolique de sa déchéance – cette scène fait furieusement penser à celle où le petit frère de David Bowie chante à son tour dans « Furyo ». Il y a quelque chose qui n’est pas sans rappeler le David Lynch de Mulholland Drive et surtout de Lost Highway dans le choix de la mise en abime, le va-et-vient entre passé et présent et le mystère qui entoure le personnage d’Ignacio, successivement doux agneau soumis à la perversité des prêtres, toxicomane, prostituée, et acteur. A moins qu’il ne s’agisse pas ou plus d’Ignacio – Ignacio est mort, remplacé par un autre, et ne reste plus de lui qu’un vague souvenir, le fantôme de l’enfance.




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