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LE FESTIN NU

William Lee, un toxicomane employé dans une société new-yorkaise d’extermination de cafards, est en proie à un délire hallucinatoire après la mort de sa femme. Il part se réfugier dans l’Interzone, lieu fantasmé cristallisant toutes ses obsessions. Là-bas, il est persuadé d’être un agent secret au centre d’une gigantesque machination. Lee commence alors à rédiger des rapports pour le compte d’une mystérieuse corporation internationale.

CRITIQUE DU FILM 

“Nothing is true, everything is permitted”. Rien n’est vrai, tout est permis. Cette citation bienvenue introduit le film, elle nous permet de plonger dès les premières images dans ce voyage en nous affranchissant de toute notion de vraisemblance. Son auteur n’est autre que William S. Burroughs lui-même, l’auteur du livre éponyme jouissant du statut envié de roman inadaptable. Quiconque a un jour nourri cette fameuse réputation ne devait pas connaître l’œuvre de David Cronenberg, tant le réalisateur semble avoir trouvé dans cette allégorie de la culpabilité alliant crises d’angoisses et entomologie le matériau parfait. Le défi est donc brillamment relevé par celui qui est passé maître dans l’art d’entrelacer les langages de l’horreur avec les tréfonds de l’âme humaine.

Autobiographie hallucinée


L’histoire s’inspire des propres tourments de Burroughs à une époque précise de sa vie, qu’il raconte à travers celle de son avatar, Bill Lee, un junkie tourmenté par ses turpitudes, ses pulsions homosexuelles et ses délires fantasmagoriques. À mesure que ses crises s’intensifient, Lee se réfugie dans l’Interzone, territoire au décor sableux et instable ne figurant sur aucune carte. Quelque part entre New York et Tanger, où l’auteur vécut et écrivit une partie du roman, ce pays imaginaire devient alors une sorte de miroir déformant, exacerbant tous les maux qui le rongent.

Entre hommage et obsession

Malgré l’utilisation d’une palette chromatique inspirée de la dépression, faisant baigner les scènes dans des jaunes ulcériens, des verts malades ou des rouges funestes, Le Festin nu est l’un des films les plus poétiques de Cronenberg. Les angoisses décrites sont bien réelles mais représentées sous la forme de paraboles, annihilant ainsi toute sensation de panique. La paralysie ressentie par l’écrivain tétanisé se matérialise alors par des machines à écrire se transformant en scarabées géants, l’obsession homosexuelle par la présence de symboles érotiques et phalliques plus ou moins déroutants, l’auto-destruction par l’addiction à une poudre d’insecte prisée, etc.

Toute cette représentation du mal-être est contrebalancée ici par la douceur du jeu de Peter Weller, qui incarne un Bill Lee flegmatique, constamment égaré, comme s’il était dans un rêve. Il n’est pas dans le rejet, il accepte sans résistance et même avec sagesse toute l’absurdité se présentant à lui. Le film doit beaucoup à cet équilibre entre l’horreur des situations et la sérénité de Lee face à elles, du moins celle de son avatar. L’exotisme de l’Interzone et sa structure multicouche façon Inception fait de cet endroit fantomatique un terrain propice à brouiller la notion de fiction et de réel.

À bien des égards, Le Festin nu possède tous les attributs d’un hommage au film noir. Du protagoniste anti-héroïque accablé, hagard et lassé à la femme fatale (jouée par la merveilleuse Judy Davis) qui l’accompagnera dans une chute inéluctable et répétitive, en passant par la sous-intrigue policière et la fin énigmatique, la dédicace est présente jusque dans la bande-son. Au milieu de cette ambiance cotonneuse aux accents parfois rétro-futuristes, l’usage du jazz, musique du film noir par excellence, se fait ici de manière beaucoup plus fiévreuse qu’à l’accoutumée, marquant ainsi le décalage et la modernité assumée.

Vertigineuse descente aux enfers, Le Festin nu est un pur produit de la « Beat Generation », une réflexion morale sur les méfaits du capitalisme et de l’utilisation de la science sur l’humain. Par sa maîtrise et son esprit retors, Cronenberg magnifie le roman en conte macabre et comique et donne ainsi naissance à l’un de ses plus grands films.


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Ressortie en salle le 11 octobre 2023