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NAPOLEON

Fresque spectaculaire, Napoléon s’attache à l’ascension et à la chute de l’Empereur Napoléon Bonaparte. Le film retrace la conquête acharnée du pouvoir par Bonaparte à travers le prisme de ses rapports passionnels et tourmentés avec Joséphine, le grand amour de sa vie.

CRITIQUE DU FILM 

Alors que la version restaurée du titanesque Napoléon d’Abel Gance (1927) se fait toujours attendre après plus de dix ans de travail (et devrait être finalisée à l’horizon 2024), c’est une autre vision qui sort en cette fin d’année, celle orchestrée par le réalisateur vétéran Ridley Scott. À 85 ans, l’auteur britannique aime ces projets historiques ronflants, après Gladiator (2000), Kingdom of Heaven (2005) ou plus récemment Le dernier duel (2021). Pour jouer le général empereur, on retrouve Joaquin Phoenix, décidément très enclin à choisir de grands personnages historiques pour ses rôles, après Jésus (dans Marie-Madeleine en 2019), il est donc Napoléon, qu’on retrouve errant dans les travées jouxtant l’exécution de Marie-Antoinette, la dernière reine de France condamnée à mort en 1793.

S’il n’est pas pertinent de faire d’emblée un procès en « justesse » historique à ce nouveau film dédié à l’Histoire de France, il est quand même intéressant de noter quelques points. Le plus important est ce parti-pris de choisir la langue anglaise comme seule et unique véhicule du film. À la manière des productions d’exploitation comme les péplums, la langue n’est pas un enjeu du film, comme on le constate dès les premières scènes qui nous montrent Robespierre vociférant en pleine Convention, avec un magnifique accent écossais qui donne des allures de cour de justice britannique au lieu.

Scott débute son récit en pleine période de la Terreur, moment souligné par un carton lénifiant qui appuie sur la violence qui s’est emparée des français, bien décidés à faire régner l’arbitraire dans les rues de leurs villes. Là où Andrezj Wajda montrait dans son Danton (1982), une ville, Paris, où le mal semble envahir l’air et se répandre avec le passage du fiacre de l’orateur, on ne ressent rien dans l’exposition de Napoléon, si ce ne sont les prémisses de tous les problèmes à venir dans son développement.


Dès cette introduction, où le personnage éponyme semble partout sans qu’il ne nous soit jamais présenté pour autant, le souci du détail est absent du carnet de bord d’un film qui ne fait que dérouler sa trame, jour après jour, avec une linéarité morne qui embourbe tout de suite l’histoire. Cela sonne comme une absence d’ambition exceptionnelle, à l’image d’une mise en scène d’une platitude non moins dérangeante. À la manière du fil des informations d’un réseau social, une installation chasse l’autre, Toulon cède la place à Paris, puis les guerres s’enchainent, entrecoupées par les préoccupations maritales de Bonaparte. Toute la première partie du film évite soigneusement de présenter ses personnages, chacun n’étant défini alors que par leurs actes, et notamment par une bouffonnerie assez catastrophique.

La fin du Directoire est assez symptomatique de ce problème d’écriture qui jalonne tout le scénario. Napoléon, qui n’est pas sensé être présent lors de ce vote, se fait agresser par une horde de députés, armés de couteaux, qui veulent mettre un terme à sa supposée tyrannie et à son ambition contre-révolutionnaire. On assiste à une fuite grotesque, entre chutes, clin d’oeil appuyé entre les frères Bonaparte, et un Napoléon qui finit par se réfugier dans les jambes de ses soldats, pour enfin faire procéder au vote qui met fin à la Révolution et instaure le Consulat. Pour représenter un coup d’État on pourrait rêver mieux qu’une telle « bouffonnade ». Chaque moment de ce premier acte est ainsi dévolu à ridiculiser Napoléon : mauvais amant, mauvais mari, ridicule dans ses manœuvres politiques, et jouet pratique entre les mains des différentes forces au pouvoir en France.


Cet aspect aurait pu être intéressant, mais encore aurait-il fallu que le réalisateur prenne la peine de décrire avec précision la situation politique volatile de ce début de XIXème siècle. La restauration monarchique qui intervient avec la destitution de l’empereur en 1814 est ainsi expédiée avec autant de rapidité que les autres moments historiques représentés, Louis XVIII étant un nom jeté en pâture du spectateur sans aucune autre forme d’explications. Cette façon de faire se retrouve dans tout le film, l’auteur prenant soin ça et là de jeter des noms, sans jamais en faire quoi que ce soit, formant un chaos narratif assez consternant où l’on ne comprend plus rien du tout l’histoire avançant. Cette bêtise se retrouve dans le fait linguistique déjà évoqué. Si tout le monde parle anglais, quelque soit la nationalité du protagoniste, pourquoi faire parler l’ambassadeur autrichien en allemand soudainement, comme une forme d’exotisme complètement déplacé vu le choix d’uniformiser tout le film autour de la langue anglais ?

Dernier point à la charge du film, l’écriture du personnage de Joséphine de Beauharnais, impératrice de France. Ici encore, on voit l’indécision dans la manière de figurer ce pourtant très beau personnage. Tantôt femme libérée, forte, qui manipule son monde, tantôt recluse qui subit les décisions de son empereur de mari, on ne sait jamais trop ce que veut en faire le réalisateur de Thelma et Louise (1991). Elle est d’une certaine manière le reflet de tout ce qui est raté dans Napoléon : écriture brouillonne, absence de contours et de détails, et une utilisation complètement déséquilibrée des personnages, disparaissant quand commencent les grandes batailles du film, qu’on subit les unes après les autres. Ce sont ces séquences qui provoquent les rares moments épiques et réussis du film, même si on peut regretter que le génie militaire supposé du général Bonaparte ne soit que suggéré, sans aucune orchestration ou mise en scène de celui-ci.

Napoléon est donc bien un bel échec artistique pour un réalisateur à court d’idées et qui peine à faire vivre son histoire au-delà de ses batailles et de quelques lieux communs. Joaquin Phoenix semble bien perdu dans cette histoire qu’il traverse sans gloire ni moment dont on se souviendra une fois le générique fini. Ni récit hagiographique, ni vision aux antipodes qui aurait pu être séduisante, Napoléon n’est qu’un brouet de scènes de guerre bien trop longues pour tenir en haleine sur plus de 2h20 de film. Le carton final qui énumère le nombre de morts dans le sillon des campagnes napoléoniennes est presque risible au vu du peu de propos politique développé autour de cette question du coût humain de toutes ces guerres.

Bande-annonce

22 novembre 2023 – De Ridley Scott, avec Joaquin Phoenix, Vanessa Kirby et Tahar Rahim.