Le jeu de la reine

LE JEU DE LA REINE

Catherine Parr est la sixième femme du roi Henri VIII, dont les précédentes épouses ont été soit répudiées, soit décapitées (une seule étant décédée suite à une maladie). Avec l’aide de ses dames de compagnie, elle tente de déjouer les pièges que lui tendent l’évêque, la cour et le roi…

CRITIQUE DU FILM

Karim Aïnouz est un réalisateur confirmé, apparaissant avec Madame Sata dès 2002, et le très intéressant Praia do futuro, en compétition à Berlin en 2014. Mais c’est avec La vie Invisible d’Eurydice Gusmao, primé en compétition à Un certain regard en 2019, qu’il obtient à la fois une consécration, et un pic qualitatif très élevé dans sa carrière. Après cette fresque réalisé chez lui au Brésil, il se consacre à un tout autre projet, cette fois-ci en langue anglaise, intitulé Le jeu de la Reine (Firebrand). Alicia Vikander y joue Catherine Parr, reine d’Angleterre et sixième femme du funeste roi Henri VIII, connu notamment pour avoir assassiné, répudié ou emprisonné toutes ses épouses précédentes. Le film présente cette reine dans ce qui va s’avérer être les derniers instants d’un règne de près de quarante ans, qui s’achève au milieu du XVIe siècle en plein trouble guerrier avec le royaume de France, ainsi que des dissensions religieuses fortes, la Réforme luthérienne répandant ses idées partout en Europe.

D’emblée, le personnage de Catherine est présenté comme fort, prenant la responsabilité de l’éducation de tous les enfants du roi nés de ses précédents mariages. La reine est la seule mère qu’il et elles ont eu, le souvenir de leur génitrice étant comme effacé de leur mémoire à cause de ces décès précoces qui sont comme un vol de leur enfance. Les premières scènes se déroulent pendant l’absence d’Henri, parti guerroyer en France, laissant son épouse gouverner à sa place, preuve de confiance inédite pour un homme décrit comme paranoïaque, jaloux et fortement instable psychologiquement. Le courage de cette femme apparaît donc, sans oublier de mentionner ses qualités d’écrivaines et de théologienne, réussissant l’exploit de publier un essai sur les Écritures qui aurait pu lui valoir de passer pour « radicale », voire hérétique. Le moindre de ses gestes, sorties, ou prises de parole doit être mûrement réfléchi pour ne pas nourrir un dossier politique à charge, pain béni de l’entourage bigot du roi qui instrumentalise sa folie pour garder un contrôle délétère sur la couronne.

Firebrand

Cette mécanique qui détaille Catherine comme une joueuse d’échecs parfaitement au contrôle de ses émotions, sachant toujours quoi dire et à quel moment, est un des aspects les plus fascinants et réussis du projet de mise en scène du réalisateur brésilien. Alicia Vikander est parfaite dans ce jeu qu’elle mène contre son monarque d’époux, risquant tout pour être à la fois juste, mais sans oublier la cause qu’elle défend secrètement, celle d’une réforme religieuse qui pourrait permettre au peuple de comprendre la Bible et retrouver une ferveur quelque peu éteinte. La maladie d’Henri est un élément également très bien utilisé pour aggraver ponctuellement la montée dramatique et le piège qui se resserre autour de la reine. Parfaitement au courant de ce qu’elle risque, celle-ci joue une partition au cordeau qui peut à tout moment se retourner contre elle, les luttes internes au sein du palais faisant diminuer graduellement le nombre de ses soutiens.

La réserve qu’on peut dès lors dresser au film est une nature trop programmatique, avec un style peut-être trop académique manquant d’une audace qui aurait pu bénéficier au rythme du film, trop à l’aise dans le déroulement de son intrigue. Les seconds rôles manquent également un peu d’épaisseur, comme par exemple les frères Seymour, oncles d’Edouard, héritier légitime du trône. Si l’enfermement de la reine dans ce palais favorise l’atmosphère étouffante de la cour, il empêche également un contre-point qui aurait été intéressant avec la vie de l’Angleterre du XVIe siècle, en proie à la peste et aux séditions religieuses. Ces enjeux restent en suspend et dans l’ombre, même s’ils sont évoqués comme des problématiques majeures.

Le jeu de la reine demeure un film intéressant grâce à la finesse du portrait qu’il esquisse d’une femme qui abat ses cartes avec une intelligence et une grâce qui n’a d’égale que la violence qu’elle subit. Elle retourne celle-ci contre cet univers qui l’avait choisie comme une monnaie d’échange tout juste bonne à être sacrifiée. Comme toutes les autres femmes d’un système fondamentalement misogyne.

Bande-annonce

27 mars 2024 – De Karim Aïnouz, avec Alicia VikanderJude Law


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