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OLIVIER ASSAYAS | Rétrospective #2

Des Cahiers aux films de genre, le cinéma au présent.

À la fin de notre précédent article nous avions laissé Olivier Assayas à ses années d’étudiant, alors surtout motivé par la peinture, la musique et la contre-culture. Si son désir de cinéma commence à clairement s’affirmer, la voie que son père, scénariste issu d’un cinéma classique, lui ouvre ne l’intéresse guère. Olivier Assayas se lasse vite de numéroter les rushes du Superman de Richard Donner ou d’aider son père à la rédaction des épisodes de Maigret. Il s’écarte alors de cette carrière professionnelle toute tracée et lui préfère un apprentissage plus indépendant. Il se rend notamment compte, fort de ses études littéraires, que contrairement à la peinture qu’il voit comme de « la poésie brute et intuitive »*, « la pratique du cinéma, telle qu’(il) l’envisage, (est) liée à l’écriture »*. Il se lance alors dans la rédaction de scénarios de courts-métrages notamment pour son comparse, Laurent Perrin, tout en débutant une carrière de journaliste. A partir de 1979, il écrit pour le magazine Métal Hurlant des chroniques sur la peinture et le cinéma. En parallèle, il écrit et réalise son premier court-métrage, Copyright, objet graphique que son auteur qualifie lui-même de très mauvais et qui est rejeté par tous les festivals… à l’exception de celui des Cahiers du cinéma. La revue est alors en pleine mutation, et ses rédacteurs en chef, Serge Daney et Serge Toubiana, invitent le jeune Assayas à collaborer à ce renouveau.

1. 1980-1985 : les années Cahiers

Au départ, Olivier Assayas n’a pourtant pas le profil type pour rentrer dans la célèbre revue. Il n’a pas vraiment de culture cinématographique, puisqu’adolescent il ne fréquente pas les ciné-clubs mais s’intéresse plus aux sorties de l’époque, à la contre-culture, au cinéma indépendant américain et aux films militants. Il ne lit pas non plus les Cahiers, qui traitent alors plus de politique que de cinéma, et avec des positions qui ne sont pas les siennes.

Mais comme nous l’avons dit, Daney et Toubiana ont repris les rennes des Cahiers et comptent en faire de nouveau une revue centrée sur le cinéma, et ouverte à plus de diversité, ce qui convient parfaitement à Olivier Assayas. Mais si le tout jeune réalisateur accepte la proposition, c’est surtout parce que Les Cahiers sont connus pour publier de futurs cinéastes, et que leur ligne éditoriale, plus axée sur la réflexion que la critique, lui permettra de développer sa connaissance pratique du septième art. « Pour moi, ça a été la meilleure école de cinéma possible »* confiera plus tard le réalisateur. Les Cahiers lui ont offert l’occasion de dialoguer autour du cinéma, d’aller découvrir des films dans les festivals et de se confronter au monde, ce qui lui sera par la suite précieux et nourrira ses films. 

Ainsi, il apporte à la revue son goût pour un cinéma plus neuf, plus dans l’air du temps, du cinéma d’horreur américain en marge d’Hollywood (Craven, Carpenter, Cronenberg), à la science-fiction et sa manière de réinventer l’image avec l’avènement des effets spéciaux, en passant par les réalisations de Clint Eastwood. Il participera également aux numéros cultes Made in USA et Made in Hong-Kong. Avec ce dernier, il affirme un peu plus son goût pour l’Asie, déjà initié par son père. Pour concevoir ce numéro, il effectue en effet un voyage qui va énormément le marquer. De Hong-Kong à Taïwan, il y fait la découverte d’un cinéma chinois en pleine mutation, entre cinéma d’arts martiaux classique, Nouvelle Vague hong-kongaise, mais surtout renouveau du cinéma indépendant taïwanais. À l’époque même où Olivier Assayas voit une Europe s’assoupir, il découvre une Asie qui se transforme. « C’est en Asie que se posent au présent les questions les plus essentielles de l’évolution de nos civilisations. »* Il y rencontrera également de nombreux cinéastes qui deviendront ses amis, dont Hou Hsiao-Hsien, qu’Olivier Assayas mettra de nouveau en valeur quelques années plus tard dans un documentaire pour Arte, HHH, un portrait de Hou Hsiao-Hsien. Avec la prédominance d’un dialogue entre deux cinéastes et deux amis, ponctué de témoignages des proches d’Hou Hsiao-Hsien, Olivier Assayas y dresse un portrait autant de l’homme que de, l’artiste, et s’intéresse au lien qui existe entre les deux.

Ce passage par Les Cahiers, s’il n’a toujours été clairement qu’une étape dans la tête d’Olivier Assayas, lui permet cependant d’acquérir une certaine notoriété, celle d’un jeune critique venu dépoussiérer la cinéphilie en s’intéressant à des genres jusque-là mis de côté. Une vision moderne du monde, toujours ancrée dans le présent, qui sera l’une des bases de son cinéma.

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2. Le cinéma de genre – Demonlover

S’il a défendu le cinéma de genre lorsqu’il était aux Cahiers, Olivier Assayas aura mis du temps avant de lui-même se frotter à cet exercice de style particulier. Pourtant ce n’est pas l’envie qui lui en a manqué, puisque son théorique troisième film, Moins une, qui finira malheureusement aux oubliettes, devait être un thriller. Quelques années plus tard, Sang versé, un autre projet de polar, se casse lui aussi la figure en pré-production. Ce n’est qu’au début des années 2000, que le réalisateur peut enfin concrétiser son désir de cinéma de genre avec demonlover, thriller cybernétique, aux allures futuristes mais bien ancré dans le présent.

La genèse de demonlover est un peu particulière. Elle arrive au moment où Olivier Assayas sort des Destinées sentimentales, grande fresque en costumes, qui l’a un peu restreint dans sa liberté habituelle de mise en scène, moins moderne afin de coller à la reconstitution historique. Un poil frustré, le réalisateur a besoin d’un exutoire. Il écrit alors un scénario, à la limite de l’expérimental, en pensant d’abord qu’il ne se fera jamais. Il finit quand même par reprendre son premier jet, pour le rendre un peu plus réaliste et développer des personnages plus humains, et accouche alors de l’ovni demonlover, dans lequel il va cette fois clairement se laisser aller à toutes les libertés, autant sur le fond que sur la forme.

Pourtant, il y a bien une filiation évidente entre Les Destinées sentimentales et demonlover. Le premier se plaçait à la charnière entre le XIXe dépeignait la mutation sociale et industrielle avec l’avènement de la mondialisation. Le second se place lui au début du troisième millénaire, à l’heure où la mondialisation est devenue la règle. De Paris à Tokyo, en passant par le Mexique, demonlover prend pour cadre le monde impitoyable d’une multinationale où trahison et manipulation sont monnaie courante. L’occasion pour Olivier Assayas de s’interroger sur les rapports de pouvoir entre les êtres dans le cadre du travail.

Mais plus que l’univers des grandes entreprises, ce qui intéresse avant tout le réalisateur c’est de mesurer l’importance de l’image à notre époque. Images omniprésentes, des écrans de télé à l’avènement d’internet et des jeux vidéo, de la publicité qui s’immisce partout aux mondes de la nuit ou de la mode, domaines majeurs de la représentation. Une image qui sait jouer avec les désirs enfouis de l’homme, le sexe et la violence en tête. L’image sait soudoyer l’homme, et vient de plus en plus se confondre avec la réalité, jusqu’à ce que toute limite finisse par disparaître.

Cette réflexion sur l’image, Olivier Assayas l’intègre à sa mise en scène. Avec son comparse, le directeur photo Denis Lenoir, il livre un objet cinématographique jouissant d’une énorme liberté visuelle, flirtant parfois avec l’expérimental, et mêlant admirablement l’onirisme et le réalisme. demonlover est également l’occasion de dresser un bilan de l’évolution de l’image dans le cinéma. Si le film est dans sa majeure partie tourné en 35 mm, certaines séquences utilisent le 16 mm, d’autres exploitent des images numériques, et l’ensemble est étalonné par ordinateur. Le film évoque également la mutation du cinéma d’animation traditionnel en animation 3D. À cette liberté visuelle, se mêle aussi une liberté sonore, qui doit beaucoup à la bande son (plus que musique de film, terme qui ne convient absolument pas ici) composée par Sonic Youth, qui se confond avec les bruits d’ambiance, pour conférer au film une atmosphère autant angoissante que futuriste.

Pour que sa réflexion sur l’état actuel du cinéma soit complète, Olivier Assayas a, de son propre aveu, voulu avec demonlover s’interroger également sur l’évolution narrative du septième art. Et avec la même liberté dont il faisait preuve aux Cahiers, il rejette ici l’idée d’une cinéphilie vieillotte pour rendre hommage au cinéma de genre, plus ancré dans le présent. Ainsi  s’impose comme un vrai thriller, avec ses séquences d’action, sa course poursuite, ses explosions, avec de la manipulation, de la perversité et une bonne dose de violence et de sexe, n’hésitant pas même à verser dans la pornographie. Olivier Assayas ose tout, et l’assume parfaitement. « J’aime le cinéma qui n’est pas intimidé, qui n’hésite pas à être franc, brutal, et même vulgaire. Le cinéma français est souvent inhibé, tout le monde a peur d’être jugé, d’être puni pour ses audaces. Pour moi, faire un film, c’est se jeter à l’eau. »*. Un maître mot de sa carrière qui l’a quasiment toujours conduit en dehors des sentiers battus du cinéma français…

« Je ne veux pas être un cinéaste, un professionnel, je veux être une personne qui fait des films. » – Olivier Assayas.

* Les propos d’Olivier Assayas, ainsi que les faits biographiques sont extraits de l’ouvrage « Assayas par Assayas – Des débuts aux Destinées sentimentales » par Olivier Assayas et Jean-Michel Frodon, édité aux éditions Stock, et du dossier de presse de demonlover 

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Rétro Assayas #3 : La place à part d’Olivier Assayas dans l’industrie du cinéma français, avec deux films L’Eau froide et Les Destinées sentimentales.

Bientôt sur #LBDM

 Edition : тном ряи Rédaction : Squizzz. 



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