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Jaco Van Dormael | Entretien

Mercredi 8 Juillet, Paris. Sous une grissaille très bruxelloise, Jaco Van Dormael a eu la gentillesse de se prêter au jeu d’un entretien biblico-cinématographique... Ainsi, nous lui avons soumis une dizaine de commandements qu’il a choisi d’étayer ou de contredire, en lien avec sa vision de cinéaste et son travail sur son dernier film, Le tout nouveau testament, qui sortira en salle début septembre. 

Les douze commandements de Jaco Van Dormael

TU RÉALISERAS DES FILMS AVEC GÉNÉROSITÉ ET SINCÉRITÉ COMME MAÎTRE-MOTS, TOUCHANT LE SPECTATEUR EN PLEIN COEUR

Jaco Van Dormael : C’est très difficile de maîtriser… Lorsque je réalise un film, je jette une bouteille à la mer, sans savoir comment elle sera reçue. Si j’ai de la chance, j’ai un rayon de soleil. Si ce n’est pas le cas, c’est un coup de tonnerre. Je suis ravi lorsque mes films sont bien accueillis. C’est difficile de savoir. Le « commandement » que j’essaie de suivre m’a été donné par un des mes anciens professeurs de cinéma. C’est d’ailleurs la seule chose que j’ai retenu de mes années de cinéma :« Dans la vie, c’est jojo ou c’est pas jojo. Si c’est jojo, tu le fais. Si ce n’est pas jojo, tu ne le fais pas ». C’est une phrase très simple, que j’ai mis longtemps à comprendre. Mais quand on est face à doute, qu’on hésite à se lancer, il faut se poser cette question.

TU TRANSMETTRAS DES VALEURS HUMANISTES ET DES IDÉES SIMPLES À TRAVERS TON REGARD DE CINÉASTE SINGULIER

J. V. D. : Faire un film, écrire un livre, monter une pièce de théâtre, c’est faire des hypothèses sur ce que pourrait être la vie… C’est ce qui questionne les gens. Et si je partais en Ouzbékistan ? Et si j’avais été un pirate dans les Caraïbes ? C’est élargir le champ des possibles. Comme notre temps sur la Terre est assez réduit, on s’interroge beaucoup. J’ai beaucoup d’amour pour mes personnages. Ce sont d’abord des fantômes, couchés sur du papier. Lorsque j’écris, je vis avec ces fantômes pendant des mois avant qu’ils ne deviennent véritablement réels lorsque l’acteur endosse le costume. Ce moment est très émouvant. Pour faire mes films, je m’entoure de gens que j’aime, d’amis. La seule récompense qu’on est sûr de recevoir est le plaisir de faire un film avec des gens qu’on apprécie. Par la suite, le succès ou non du film, c’est un peu le syndrome du restaurant qui est plein pendant que celui du voisin est désert. Pour autant, les deux ont peut-être un très bon cuisinier...

TU METTRAS TES RÊVES EN IMAGES

M. G. : C’est quelque chose que je fais de plus en plus ! Je me laisse travailler la nuit. Avant, je dessinais tout, chaque plan. Désormais, je prépare moins. La plupart des rêves des personnages sont des rêves que j’ai fait. Avant de m’endormir, je fais un travail de réflexion sur eux… Et parfois dans la nuit je trouve des réponses. Du coup, j’aime me réveiller assez tard, cela me permet de rêver le plus possible. Le matin, je pose par écrit plusieurs idées de rêves pour les faire coller avec mes personnages.  Je fais du découpage, avec mes idées… C’est assez « pété » car je ne me demande pas si c’est bien cohérent tout ça ou même faisable. Mais cela m’aide beaucoup et c’est une véritable économie de travail. Et du coup, chaque scène est tournée avec les moyens du bord… 

Il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises façons d’aimer, il y a juste des histoires d’amour.

TU DIFFUSERAS UN MESSAGE D’AMOUR FAISAIT FI DES CONVENTIONS

J. V. D. : C’est vrai que le choix que j’ai fait pour Martine, le personnage de Catherine Deneuve, est arrivé à un moment où je l’ai vue à la télévision prendre parti en faveur du mariage pour tous, au moment des marches. Je me suis dit qu’elle n’avait pas froid aux yeux et qu’elle serait parfaite pour le rôle de Martine. Cette femme fait le choix de troquer un mari qui ne l’aime plus contre un gorille qui l’adore. Je crois qu’il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises façons d’aimer, il y a juste des histoires d’amour.

TU LAISSERAS UN JEUNE GARÇON SUIVRE SON DÉSIR DE DEVENIR UNE PETITE FILLE

J. V. D. : L’idée m’est venue d’un fait divers britannique. En Angleterre, un gamin a été condamné par le conseil municipal car il a voulu venir en robe à son école. Cela a suscité un véritable tollé, une vague de protestation… Au point que les parents ont du retirer leur enfant de l’école. J’ai trouvé ça d’une cruauté absolue. J’ai envie de citer une belle phrase, qui ne vient pas de la Bible, mais qui me plait beaucoup : « Aime et fais ce qu’il te plait. ». C’est intéressant de faire les deux en même temps.     

TU BLASPHÈMERAS SEULEMENT DANS LE BUT D’AMUSER OU DE FAIRE RÉFLÉCHIR

J. V. D. : (Il rit) Oui, effectivement. Mon intention n’a jamais été de choquer. Je ne pensais même pas que cela pouvait être choquant. Mais autour de moi, on m’a demandé si je n’avais pas peur de blesser les gens… Au contraire, je crois que si le Pape voit mon film, il va rire. Il n’est pas bête. Cela ne parle pas réellement de Dieu et des croyances des gens. Je ne suis pas croyant donc j’évoque la possibilité qu’un Dieu existe, qu’il habite Bruxelles et qu’il soit un peu sadique… C’est un conte surréaliste dont le pitch est inspiré par celui de la Bible… qui est un bouquin pas trop mal écrit ! (rires)

Nous sommes tous des oubliés, des marginaux.

TU FERAS DE BRUXELLES TON PURGATOIRE

J. V. D. : Pour les Bruxellois, Bruxelles est une ville tellement moche qu’elle en devient belle. On se demande toujours pourquoi on vit à cet endroit mais on ne peut pas s’en passer… C’est un lieu de mélanges : d’accents, de langues, de genres… Cela donne un vrai sentiment de liberté d’y habiter. Comme la ville n’a aucune personnalité propre, on peut tout se permettre. On n’est pas bloqué par des bâtiments Hausmaniens…. (Il rit) Rien n’est uniforme. Il n’y a pas de bon goût dans cette ville, ce n’est que du bric à brac. Et j’aime ça. 

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TU RENDRAS HOMMAGE AUX MARGINAUX ET AUX OUBLIÉS DESQUELS, AU FINAL, TU TE SENS PLUTÔT PROCHE

J. V. D. : Je pense que nous sommes tous des oubliés, des marginaux. Même ceux dont on pense qu’ils ne le sont pas. Ce que j’aime dans les personnages de ce film est que ce sont des perdants magnifiques, qui pensent qu’il ne va plus rien leur arriver. L’arrivée de la fille de Dieu, Ea, va changer leur vie. Elle va leur faire découvrir leur musique intérieure. Certains d’entre eux vivront une belle histoire d’amour. Ce n’est pas vraiment un hommage aux marginaux, juste une façon de souligner qu’au final nous en sommes tous. Même le président de la république est marginal ! Il est assez seul lui aussi…

À CHAQUE PERSONNAGE TU ATTRIBUERAS UNE MUSIQUE SPÉCIFIQUE

J. V. D. : J’ai été plutôt vers des musiques baroques, des opéras. Je voulais des musiques grandioses pour donner ce contraste entre quelqu’un qui croit avoir une toute petite vie mais qui va vivre de grandes choses. Je pense notamment à cette jeune femme dont la musique intérieure est O solitude de Purcell, qui pense que personne ne l’aime et qu’on ne l’aimera jamais, car elle a un bras en moins, alors qu’elle est tellement belle. Ils se pensent tout petits, insignifiants mais ne le sont pas. La musique symbolise un peu ce qui induit, ce que le personnage ne dit pas ou ne sait pas de lui-même.

Il devient intéressant d’aller vers une dramaturgie à plusieurs couches, comme dans la comédie musicale.

TU HONORERAS CATHERINE DENEUVE EN LA METTANT DANS LES SITUATIONS LES PLUS IMPROBABLES

J. V. D. : Et elle était tout à fait d’accord ! (Il rit) Elle a dit « oui » instantanément. Elle a un sens de l’humour incroyable, elle n’a pas froid aux yeux. Rien ne lui fait peur ! Et puis elle n’a plus rien à prouver. Elle aime l’inédit, aller vers quelque chose qu’elle n’a jamais fait. C’était peut-être même plus difficile pour l’homme à l’intérieur du gorille ! (Il rit). En plus, il était espagnol. Mais heureusement, Catherine parle espagnol et lui donnait des indications car il ne voyait rien dans son costume. Il crevait de chaud. C’était également assez impressionnant pour le garçon qui doit lui faire l’amour et qui se retrouvait intimidé face à elle. J’étais précautionneux, j’ai proposé à Catherine Deneuve de garder son chemisier. Elle m’a répondu : « Jaco, je ne fais pas l’amour en chemise de nuit ! ».

TU OFFRIRAS À BENOIT POELVOORDE UN NOUVEAU RÔLE DE DÉLICIEUX SALOPARD

J. V. D. : C’est lui qui me l’a offert ! C’est un mec délicieux dans la vie. Il est adorable. Mais il joue très bien les méchants. Il est incroyablement drôle. C’est le contre-poids comique du film. Ce n’est pas le personnage principal mais reste assez central. On est ému par sa fille… et lui revient, en odieux méchant, et il va en prendre plein la gueule ! Hitchcock disait : « Pour faire un bon film, il faut avoir un bon méchant. » Et Benoit (Poelvoorde – ndlr) m’a offert ça.  

TU RESTERAS FIDÈLE À TON ÉTAT D’ESPRIT EN PRÉPARANT D’AUTRES PROJETS ORIGINAUX TE TENANT À COEUR

J. V. D. : Mon prochain projet sera au théâtre. Je commence au mois d’Août, avec la même équipe qui a travaillé sur Kiss and Cry. Ce sera un deuxième film éphémère, quelque chose qui ne se voit qu’au théâtre. C’est un processus complètement différent : lorsque l’on commence à répéter, on n’a rien, pas de scénario. Mais quatre mois après, il faudra le jouer. C’est assez libérateur car on est toujours obligés de bricoler et cela m’apporte énormément. J’apprends à faire des choses avec très peu d’argent. Puis, cela me permet de pouvoir compter sur des éléments qui ne sont plus narratifs. Mes premiers films étaient plus narratifs, chaque chose devait raconter quelque chose. Dans ce processus, je peux m’arrêter sur le temps présent, observer un mouvement de danse, être davantage dans le contemplatif. Il devient intéressant d’aller vers une dramaturgie à plusieurs couches, comme dans la comédie musicale où il y a une coloration transmise par la partie musicale. Elle raconte quelque chose d’autre, de différent ou de complémentaire, dessinant une autre partie de la perception.

Jaco-Van-Dormael
Propos recueillis et édités par Thomas Périllon pour Le Bleu du Miroir, le 8 Juillet 2015 à Paris.
Remerciements : Jaco Van Dormael, Way to blue, Le Pacte, Fabien Randanne



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