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DRAKE DOREMUS | Entretien exclusif

Alors que ses films ont encore du mal à traverser l’Atlantique, autrement que par l’import, le e-cinema ou Netflix, Drake Doremus est pourtant en train de devenir un auteur qui compte dans le genre de la romance au cinéma. Après les déchirants Like crazy et Breathe in (tous deux avec Felicity Jones), il a passé le cap de la science-fiction avec Equals (réunissant Nicholas Hoult et Kristen Stewart) avec, à nouveau, une histoire d’amour contrariée. Ses deux prochains longs-métrages, Newness et Zoé, déjà en boîte, continueront d’explorer la thématique des relations amoureuses.

En exclusivité, nous nous sommes entretenus avec un cinéaste (que l’on espère un jour reconnu pour sa belle sensibilité) afin de faire le point sur ses projets. Entretien avec un artiste humble, sincère et délicat où il est question de nouvelles technologies, de la vie en métropole, de Laia Costa et de Léa Seydoux, de la distribution de ses films qui s’adressent à des publics plus restreints dans le marché actuel… Confidences.  

Quelles ont été vos premières émotions cinématographiques ? Quelles ont été vos plus grandes influences lorsqu’il a été question de faire du cinéma ?

Drake Doremus : L’envie de faire du cinéma a germé alors que j’étais au lycée, quand j’ai découvert le travail de réalisateurs tels que Lars Von Trier avec Breaking the waves ou Alfonso Cuaron avec Y tu mama tambien. Ils m’ont énormément marqué lorsque j’étais jeune. J’étais choqué, bouleversé. Emily Watson m’avait complètement épaté. J’ai eu envie de faire des films, de raconter des histoires fortes.

D’après leurs synopsis respectifs, vos deux prochains films, Newness et Zoe, vont poursuivre votre étude des rapports humains dans une époque soumise aux évolutions scientifiques. Ces questionnements paraissent vous tenir particulièrement à cœur. Pour quelles raisons ?

D. D. : Chaque fois que je fais un film, c’est un peu comme si je posais mes impressions dans un journal intime. Chaque film pose un regard au microscope sur l’état d’esprit dans lequel je me sens à ce moment de ma vie. Avec Newness, qui sortira en premier, j’avais envie de réfléchir à la place des technologies dans nos vies et comment elles influencent notre vie sentimentale. Les technologies permettent de trouver quelqu’un assez rapidement, d’en tomber amoureux. Cela change la vie de façon permanente.

Pour Zoé, que nous venons tout juste de terminer et que je suis en train de monter actuellement, j’ai été plus optimiste que d’habitude je pense. Je me suis quelque peu extirpé de ma noirceur habituelle. C’est plus enjoué. Je n’y avais pas spécialement mais si les technologies trouvent tant leur place dans nos vies amoureuses c’est qu’il y a un mouvement dans notre société qui a conduit à cela.

Nous allons rester méfiants. Vous risquez de nous briser le coeur une nouvelle fois…

D. D. : Ah et bien si c’est le cas, j’en serais ravi. C’est important ce que vous dites là. Cela veut dire que ce que je fais touche les gens.

Pour revenir sur Newness, pensez-vous que les technologies nous éloignent les uns des autres plutôt que de nous rapprocher ?

D. D. : Cela dépend. En restant exigeant et délicat, cela peut être un outil fabuleux. Vivre à Los Angeles, contrairement à New-York ou même Paris, cela peut être difficile car les gens s’isolent. Chacun vit de son côté, dans sa voiture, dans sa maison. Faire des rencontres à Los Angeles n’est pas toujours facile. J’avais envie de raconter cela avec Newness.

Il nous faudra donc être patient pour le découvrir. Netflix vient d’acheter les droits aux Etats-Unis, savez-vous quand est-ce qu’ils prévoient de le proposer sur leur catalogue là-bas mais aussi en Europe ?  

D. D. : En effet, ils ont acheté les droits d’exploitation et vont le diffuser dans le courant de l’année. J’espère qu’il en sera de même dans la foulée pour l’Europe. Je sais que le film était proposé au marché du film à Cannes cette année donc cela devrait se décoincer à un moment donné. Je peux aussi vous dire que Zoé sortira également l’année prochaine. Je suis confiant pour qu’il trouve son chemin jusqu’à la France dans les douze mois qui viennent. Vous avez tourné Newness en très peu de temps.

Pouvez-vous nous en dire plus sur ce film « imprévu » que vous avez présenté en début d’année à Sundance ?

D. D. : J’attendais que Léa Seydoux accouche de son premier enfant. Nous devions tourné Zoé en janvier 2017. Je voulais absolument qu’elle tienne le premier rôle de celui-ci donc j’ai décidé d’attendre le printemps pour le tourner avec elle. Du coup, je me suis retrouvé avec une période disponible. Ben (York Jones, son scénariste sur Like Crazy et Breathe in – ndlr) et moi étions à la recherche d’une idée pour tourner un autre film rapidement, pour un peu moins d’un million de dollars. Nous en sommes venus à parler de la monogamie et des relations libres, de la culture du « dating » (rencard) de nos jours. Assez rapidement, nous avons développé une histoire et dans la foulée un scénario, que l’on a pu concrétiser et filmer très rapidement. C’est allé très vite car nous voulions vraiment que ça se fasse car nous aimions beaucoup ce projet que l’on avait pas anticipé.

À Sundance, le film a été reçu de façon assez clivante. Certains l’ont adoré et d’autres l’ont détesté. Certaines personnes ne sont pas toujours à l’aise avec les relations qui naissent de façon virtuelle. Peut-être que le public plus âgé a eu du mal à comprendre ce couple qui se construit et se déchire autour de problèmes liés à la technologie. Il y a une vraie noirceur dans ce film et je peux comprendre que l’on ait du mal à l’apprécier. Ce n’est pas grave. J’ai reçu d’autres témoignages très gratifiants de personnes très touchées par le film, par la sincérité qui s’en dégageait.

Travailler avec Laia Costa était extraordinaire. Elle vient d’une autre planète, c’est une extra-terrestre. Je n’ai jamais vu une actrice aussi douée dans l’improvisation.

Et quelle incroyable bonne surprise que de retrouver Laia Costa dans le rôle principal féminin ?

D. D. : Oui, c’est génial qu’elle ait fait partie de cette aventure. Je crois qu’elle vit une belle période de sa jeune carrière, depuis Victoria. Quand je l’ai vue dans le film de Sebastian Schipper, j’ai voulu à tout prix qu’elle joue dans mon film. J’ai récrit le rôle spécialement pour elle, changer des détails du personnage pour que cela colle. Je suis ravi qu’elle ait accepté et je suis très fier du film. J’ai hâte que les gens le voient.

J’ai eu un gros coup de coeur pour elle également avec Victoria – (lire aussi notre entretien avec Laia Costa) donc on vous comprend…

D. D. : Je crois que nous ne sommes pas les seuls, mon ami ! Elle est fabuleuse dans ce film. Elle porte le film sur ses épaules pendant deux heures vingt. Après avoir vu le film, je me suis renseigné auprès de Sebastian et il n’a pas tari d’éloges à son sujet. Il me paraissait évident qu’elle devait tourner dedans. Elle a été partante rapidement, nous avons commencé à répéter et à tourner le film quelques jours après. Il y a eu beaucoup d’improvisation avec Nicholas…

Vous avez fréquemment recours à l’improvisation lors de vos tournages et Laia était déjà chevronnée après Victoria, ce fut un atout certain j’imagine ?

D. D. : C’est l’une des meilleures improvisatrices que j’ai vu de ma vie. Pourtant, j’avais déjà travaillé avec Felicity Jones qui excelle dans cet exercice. Peu d’actrices sont autant à l’aise. Mais c’est un atout formidable car cela ouvre de nouveaux horizons pour explorer la dimension émotionnelle, pour nourrir le personnage qu’elles jouent. Travailler avec quelqu’un d’aussi doué que Laia, c’était put*** d’extraordinaire ! Elle vient d’une autre planète, c’est une extra-terrestre.

Les histoires d’amour contrariées ont été un thème récurrent de vos films : l’éloignement géographique, les relations adultères, une société dystopique privant les humains d’émotions… Avez-vous l’impression que chaque histoire d’amour est condamnée par avance ? 
D. D. : C’est une bonne remarque ! (Il rit). Mes parents ont divorcé alors que j’étais jeune et ils avaient une relation plutôt toxique. J’ai grandi dans un environnement intense. Ce fut peut-être un peu destructeur d’une certaine façon. Cela m’a façonné, forcément, mais cela m’a permis de comprendre comment pouvaient fonctionner les interactions humaines. Quand quelque chose est facile, il est trop aisé de l’obtenir et l’on ne se bat pas pour l’avoir. Il y a quelque chose de séduisant pour l’être humain, et certainement pour moi, que ce qui n’est pas accessible sera l’objet du désir. L’amour impossible peut être terriblement enivrant, érotique d’une certaine façon. On créé le chaos en nous. On a besoin de se battre pour quelque chose, de se prouver à soi-même qu’il y a des choses qui comptent de façon déraisonnable pour nous. C’est la tragédie de l’humain. Ce que j’essaie d’explorer à travers mes films : nous sommes notre propre ennemi. Face au temps, face à l’amour.

Je sais que mes films ne sont pas commerciaux, ce ne sont pas des p*tains de films Marvel que l’on va diffuser dans tous les multiplexes et dans plusieurs salles !

Après la web-série que vous avez tourné initialement à des fins commerciales, il était question de porter à l’écran The beauty inside. Où en est ce projet ? En ferez-vous partie ? 

D. D. : Il en a été question mais je n’en ferai finalement pas partie. Je pense qu’ils la feront mais je n’en sais pas plus. J’ai vu qu’il y avait eu une version coréenne, plutôt réussie d’ailleurs.

Malgré leurs qualités et la présence de jeunes acteurs « bankables » au casting (Kristen Stewart, Nicholas Hoult, Felicity Jones), vos films ne parviennent (tristement) pas à être distribués en France. Pensez-vous que votre prochain long-métrage (Zoe) va réussir à inverser la tendance ? En comptant notamment sur la présence d’Ewan McGregor et de Léa Seydoux devant la caméra ?

D. D. : Je l’espère de tout coeur… C’est l’objectif. C’est très frustrant. J’ai conscience que mes films ne sont pas très commerciaux. Ils sont intimes et fait avec sincèrité. Ce ne sont pas des p*tains de films Marvel que l’on va exploiter dans tous les multiplexes et dans plusieurs salles ! Je suis conscient de tout cela et tranquille avec cette idée car, de toute façon, ce n’est pas ce que je veux faire. J’aime l’idée qu’il y a désormais différents moyens de découvrir un film, c’est excitant et réconfortant.

Mais je pense que ce sera plus simple pour Zoé, qui pourrait bien être mon film le plus commercial jusqu’à présent. De loin. C’est un film charmant et enjoué, beaucoup plus léger que ce que j’ai pu réalisé jusqu’à présent. Est-ce que ça ferait moins peur aux exploitants ? Je ne sais pas. J’espère qu’il sera diffusé dans le plus de cinémas que possible.

J’ai l’impression que le public européen est beaucoup plus sensible à mon travail.

Je sais qu’aux Etats-Unis, le cinéma indépendant a une vie plus importante dans le cadre domestique. Je me suis fait une raison. Cela me convient. Je m’y suis fait. Mais cela pourrait être différent en Europe. Peut-être qu’au final je fais des films pour les jeunes femmes européennes trentenaires ! (Il éclate de rire). Je ne comprends pas toujours comment fonctionner l’accueil du public aux Etats-Unis alors quand je sens un désir à l’autre bout du monde, une volonté de parler de mon travail – comme vous l’avez fait à de nombreuses reprises et je vous en remercie – cela me touche énormément. J’ai l’impression que le public européen comprend et reçoit mieux les films que je fais. Qu’il y est plus sensible que le public américain qui n’a pas l’air d’être très friand de mon travail. Travailler avec Ewan McGregor et Léa Seydoux fut une très belle expérience.

Avez-vous connu Léa Seydoux à travers ses rôles hollywoodiens ou plutôt dans ses films français, tels que La vie d’Adèle ?

D. D. : J’ai été bouleversé par La vie d’Adèle. Les deux actrices sont exceptionnelles. J’ai voulu travailler avec Léa après l’avoir vue dans ce film.

Adèle Exarchopoulos est, selon nous, encore plus incroyable… Non qu’il faille les comparer.  
D. D. : Elle est sensationnelle, c’est vrai ! Chaque chose en son temps, j’essaie de collaborer avec tous ceux qui m’inspirent. Cela viendra peut-être, je l’espère.

Pour refermer la parenthèse, vous semblez faire progressivement le deuil de l’expérience de la salle pour permettre à vos films de trouver leur public, en profitant notamment de cet acteur de plus en plus influent qu’est Netflix…

D. D. : J’ai envie qu’on voit mes films. Le marché est tel qu’il est. J’adorerais que les gens découvrent mes films sur grand écran, au cinéma. J’adore la salle de cinéma mais peut-être s’y accrocher déraisonnablement et exclusivement ? Je saisis que ce n’est pas la tendance actuelle pour les films que je fais alors j’ai envie d’accepter ce sort plutôt que de lutter. Que ce soit dans un avion, dans un salon ou dans une salle de cinéma, si quelque chose vous touche, vous êtes ému. Si l’environnement dans lequel on découvre un film permet d’y être réceptif alors cela reste une expérience forte.

J’ai envie de partager mon travail. Je préfère être intégré le plus possible aux plateformes SVOD (Netflix, Amazon…) s’il faut que cela passe par là. Ce qui est amusant c’est qu’il faut parfois des années pour que l’on ait vraiment conscience de la réception d’un film, de comment les gens l’ont reçu, comment il les a affectés. Pour moi, l’essentiel est que chaque film sorte et voyage partout dans le monde.

> > > Lire aussi : « Eternal sunshine of the spotless mind est le film le plus romantique du monde ». Le Questionnaire de Proust Cinématographique de Drake Doremus. 

Propos recueillis, traduits et édités par Thomas Périllon pour le Bleu du Miroir. Juillet 2017.

Remerciements : Drake Doremus.



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