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UN PRINTEMPS A HONG-KONG

Pak, chauffeur de taxi et Hoi, retraité, vivent à Hong Kong. Ils ont construit leur vie autour de leur famille mais leur rencontre, au hasard d’une rue, les entraîne sur les pentes d’une belle histoire d’amour, qu’ils décident de vivre sans toutefois bouleverser les traditions de leur communauté.

Critique du film

Ray Yeung représente une nouvelle génération de cinéastes d’extrême Orient qui s’emparent de sujets jusqu’ici majoritairement mis sous l’éteignoir par ses ainés. Pour son troisième long-métrage, Un printemps à Hong-Kong, il est dès lors assez éloquent de le voir s’intéresser à la génération de ses parents, atteignant le moment de la retraite et ce que cela sous-entend en questionnements divers. Les portraits qui constituent le film sont tout à la fois une histoire d’amour, mais également une mise en abyme de la construction même de la cité d’Hong-Kong par le biais de ces familles qui ont œuvrés à son développement. Le parallèle entre ces deux thématiques apporte de la richesse et de la matière à un film qui est plus subtil qu’il n’y parait.

La question de l’homosexualité est prégnante dans les trois films tournés par le cinéaste hong-kongais, avec en filigrane la complexité que cela sous-entend d’être out au sein d’une communauté qui reste très conservatrice et où tout repose sur le socle de la famille nucléaire. Pak est un homme presque septuagénaire qui mène littéralement une double vie. Son visage public est celui d’un père de famille comblé, nanti de deux enfants désormais adultes, où chacun semble être à sa place. Une scène de repas avec tout le monde autour de la table, les conjoints des enfants compris, scelle cette illusion d’harmonie. Dès la scène suivante cette bulle explose quand on voit Pak retrouver un homme dans un lieu de rencontre pour avoir une relation sexuelle de passage.

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Ce qui était présenté comme une simple aventure charnelle devient dès lors une véritable histoire d’amour, pour ce qui semble être une première totalement assumée pour lui. Le personnage de Hoi est pourtant très différent de son partenaire. Il participe à des groupes de parole gay, fréquente les lieux de rencontre et autres clubs depuis maintenant très longtemps. Leur point commun est que ni l’un ni l’autre n’a effectué son coming-out devant sa famille. Hoi lui aussi donne l’image d’un père de famille ayant élevé son fils seul, avec qui il vit toujours ainsi qu’avec sa belle-fille et sa petite-fille. Leur passion semble condamnée dès les premiers instants, tant le poids des traditions et des apparences prennent le dessus sur les sentiments.

Le film devient passionnant quand les deux thématiques s’entrecroisent pour ne former plus qu’une même perspective. Le cinéaste insiste par petites touches sur les souffrances vécues par cette génération qui a échafaudé à partir de rien toute une vie à Hong-Kong. On retrouve la même vue qu’y était déjà mise en valeur dans The Crossing de Bai Xue. Hoi et Pak observe leur ville qui est un prolongement de leur propre parcours, une sorte de métaphore des efforts qu’ils ont effectué pour en arriver à ce moment précis de leur existence. Le travail de taxi de Pak prend une dimension bien plus significative encore : c’est à la fois le symbole de son émancipation par le travail, mais aussi l’élément lui permettant de pouvoir mener deux vies de front. Etre à la retraite est une forme de renoncement à cette liberté, même cachée.

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Une certaine fatalité plane sur le devenir de ces personnages, et la fin d’activité de Pak en est un des symboles les plus patents. Il ne va plus pouvoir s’échapper de son foyer comme il le faisait, ses amours parallèles ne peuvent qu’être condamnés, écrasés sous le poids des responsabilités de son rôle de pater familias. Il est étonnant de noter que c’est lui qui incarne une forme de modernité dans sa relation avec sa fille. Quadragénaire fraichement mariée à un homme plus jeune et sans emploi, elle est rejetée par sa mère et l’acceptation lui arrive contre toute attente de ce père qui semble ouvrir les yeux pour la première sur les carcans qui les enferment tous deux, pour des raisons différentes, mais qui se rejoignent dans leur injustice.

Un printemps à Hong-Kong ne manque pas de qualités, s’attachant notamment à montrer ces hommes unis dans la clandestinité, désirant un endroit bien à eux pour leurs derniers instants, cela sans devoir se cacher. Doux et tout à la fois cruel par instants, le film révèle les paradoxes et les hypocrisies d’une société qui s’est construite sur le sang et les larmes de personnes rejetées car jugées comme anormales. Ray Yeung démontre avec brio que les oppressions subies sont autant de lignes convergences qui les rapprochent, dans une approche intersectionnelle des plus passionnantes. Il ne reste plus qu’à espérer que ce très joli film puisse avoir une fenêtre pour la réouverture des salles qui risque d’être bien embouteillée.

Bande-annonce

De Ray Yeung, avec Tai Bo, Ben Yuen et Patra Au.


Bientôt au cinéma