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SIBEL

Sibel, 25 ans, vit avec son père et sa sœur dans un village isolé des montagnes de la mer noire en Turquie. Elle est muette depuis sa petite enfance mais communique grâce à la langue sifflée ancestrale de la région. Rejetée par les habitants, elle traque sans relâche un loup qui rôderait dans la forêt voisine, objet de fantasmes et de craintes des femmes du village. C’est là que sa route croise un fugitif. Blessé, à la fois menaçant et vulnérable, cet homme pose un regard neuf sur elle. 

Critique du film

À la frontière de la chronique sociale et du conte, Sibel puise des accents d’authenticité aux sources d’un cinéma ethnographique. 

Sur le qui-vive

Muette depuis un choc émotionnel subi enfant, Sibel vit en marge de la communauté des femmes d’un petit village de montagne. Traitée en paria, elle est à la fois rejetée et affranchie des codes sociaux (seule femme non voilée). Petit électron libre et boule d’énergie, elle s’échappe dans la montagne dès que possible, où elle se livre à la chasse au loup, sujet de toutes les peurs. Ramener la peau du loup au village vaudrait passeport d’acceptation pour Sibel.

Dans le sillage de son héroïne, le film distille un sentiment d’intranquillité. Au village, il y a toujours  un regard oblique braqué sur elle, en montagne, la vie de la forêt est peuplée de dangers. Sibel se tient en permanence sur le qui-vive. Même à la maison, où elle vit avec son père et sa sœur, la jalousie de cette dernière ne lui laisse que peu de répit. 

Difficile en voyant ce personnage mu par un feu intérieur ne ne pas penser à la Rosetta des frères Dardenne. Elles ont en commun l’urgence de trouver une place que la société semble leur refuser. Les deux films en ont par ailleurs cette ivresse du mouvement en commun.

Sibel film

Langue sifflée 

À l’origine du film, il y a un livre, Les langages de l’humanité*, dans lequel le couple de cinéastes apprit l’existence d’une très vieille langue sifflée dans le village de Kusköy (littéralement, « village des oiseaux »), situé au nord-est de la Turquie. Cette langue ancestrale, véritable retranscription en syllabes et en sons du turc, continue d’être enseignée. 

Ce mode de communication, que l’on a vu en début d’année dans Les Siffleurs de Corneliu Porumboiu, utilisé à des fins de cryptage, est ici utilisé comme une musique interne, transformant les dialogues en mélodie. Il n’y a d’ailleurs pas de musique additionnelle, elle serait superfétatoire.  Cette langue aviaire contribue à renforcer la part sauvageonne que Sibel a développée pour résister. Elle trouve dans la forêt une forme de liberté que les Hommes lui refusent. 

L’homme et le loup

Dans son piège à loup, un énorme trou où elle dispose des entrailles de poulet, Sibel va pousser un homme. De méfiance en apprivoisement, la relation qu’elle noue avec ce déserteur la révèle à sa féminité. Figue métaphorique protéiforme, la présence du loup fait tutoyer le film avec le conte. Jouant avec ses codes il en fait surtout le véhicule d’un dépassement des carcans culturels.

Ali pose sur sur Sibel un regard nouveau qui va lui donner la force d’affronter d’abord la figure paternelle avec lequel elle entretient une relation fusionnelle et chaotique puis l’hostilité villageoise.  

Çağla Zencirci et Guillaume Giovanetti signent un beau récit d’émancipation. Sibel est un film qui tire sa force et son originalité d’un subtil équilibre entre authenticité et imaginaire. Il est porté par Damla Sönmez qui livre une prestation d’une rare intensité.


Disponible en VOD sur UniversCiné


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