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MARY ET MAX.

Sur plus de vingt ans et d’un continent à l’autre, Mary et Max raconte l’histoire d’une relation épistolaire entre deux personnes très différentes : Mary Dinkle, une fillette de 8 ans joufflue et solitaire, vivant dans la banlieue de Melbourne, en Australie, et Max Horowitz, un juif obèse de 44 ans, atteint du syndrome d’Asperger et habitant dans la jungle urbaine de New York.

Je dis M.

« God gave us relatives … Thank God, we can choose our friends. » (Ethel Mumford)

Il y a des films qui frappent fort et juste dès leurs balbutiements, des coups d’essais miraculeux qui transforment des histoires mille fois contées en objet précieux. Celle de Mary et de Max ressemble, sur le papier, à la rencontre ordinaire entre deux êtres délaissés par les hasards du destin. Petite fille australienne emmurée dans sa solitude, Mary voit sa vie chamboulée après avoir décidé de contacter un inconnu choisi à l’aveugle au détour d’un vieil annuaire. De ce pitch improbable narrant sa correspondance sur vingt ans avec un new-yorkais quadragénaire, Adam Elliot extirpe une merveille de subtilité capable d’évoquer frontalement les grandes épreuves de l’existence (la maladie, la dépression, le suicide, le rejet, la mort) sans pessimisme, ni mièvrerie. Alors que le chemin tout tracé du pathos s’écrivait déjà sous ses pas, le cinéaste s’est engagé sur celui, plus complexe et dense, d’une résilience aussi tragiquement drôle qu’élégamment déchirante.

Après une succession de courts-métrages d’animation (dont une trilogie autobiographique sur sa famille, Uncle/Cousin/Brother) avec, à la clé, un Oscar pour Harvie Krumpet en 2004, Mary et Max, premier (et unique, à ce jour) long-métrage du réalisateur, vient confirmer la singularité d’un univers influencé par les travaux de Diane Arbus et David Lynch. Des situations vécues par ses personnages à la palette d’émotions exprimées, tout s’expérimente sous un filtre réaliste qui cueille le spectateur en touchant du doigt une vérité souvent absente des écrans. Puisant son inspiration dans sa propre histoire, Adam Elliot a parfaitement compris les forces et les faiblesses de l’humain et parvient à les mettre en scène avec une admirable dextérité. Il confronte ici deux atmosphères entre la banlieue australienne de Mary où les tonalités brunâtres prédominent et New-York, mégapole impersonnelle en noir et blanc. Dans ce décor entièrement recréé en pâte à modeler, les difficultés de vivre dans un environnement inhospitalier explosent, sondées loin des clichés fantaisistes.

Rejetée par ses camarades, ignorée par ses parents, Mary souffre, avant tout, d’être elle-même, une enfant qui s’isole chaque jour un peu plus du monde. Ployant sous les moqueries, elle se retrouve privée de tout soutien au sein d’une famille éclatée dans ses névroses. Tandis que son père privilégie la compagnie d’animaux empaillés pour se remettre d’un travail aliénant, sa mère noie sa frustration dans le sherry du matin au soir. Ce sont finalement la soif de connaissances et le désir de répondre aux questions lui brûlant l’esprit qui vont sauver Mary d’une désespérante léthargie. En écrivant à Max, elle s’offre une épaule à la fois bienveillante et loufoque, une âme parallèle pour s’extirper de son quotidien et trouver le courage d’avancer à tâtons dans une vie faite de déséquilibres. À l’autre bout de la planète, ses candides interrogations vont pousser Max dans ses retranchements, le plongeant, à chaque missive, dans un état d’anxiété (lié à sa maladie, le syndrome d’Asperger) qui l’oblige à adapter ses habitudes. Le film montre alors l’évolution simultanée de personnages a priori aux antipodes mais, en définitive, très proches dans leurs fonctionnements respectifs. L’un amène l’autre à grandir, à combattre ses peurs, à aller de l’avant et surtout à s’aimer tel qu’il est.

The reason I forgive you is because you are not perfect. You are imperfect and so am I.

En cela, Mary et Max réussit à aborder l’acceptation de notre différence et la difficulté de cohabiter avec soi-même au milieu d’un monde dans lequel on ne se reconnaît pas. Il saisit deux réactions opposées : d’un côté, Max apprivoise sa condition au contact de Mary tandis qu’elle essaie de changer en se conformant aux attentes de la société. Pour elle, l’échec sera cuisant. En voulant jeter aux orties des années de rejet, Mary finit par le vivre encore plus violemment. Physiquement métamorphosée, elle y perd son identité avant de constater, au bout du compte, que rien n’a changé. Il lui faudra essuyer, une nouvelle fois, cette humiliation pour retrouver, au fond d’elle-même, les traces de cette petite fille curieuse, ramenée aux portes du réel par une correspondance saugrenue. Plus solide que celui noué dans les habituelles interactions sociales, le lien épistolaire exalte l’affection en faisant du ping-pong de lettres un moyen de supporter l’absurdité de la vie. En couchant ses pensées sans jamais voir la personne à qui l’on parle, l’échange se pérennise exclusivement dans la communication alors que le pouvoir des mots vient remplacer la présence tangible et combler la sensation d’isolement.

Attention, la suite de l’article révèle des éléments importants de l’intrigue

Malgré la distance, Mary et Max vivent des événements communs à de nombreuses amitiés. Comme dans toute relation, la connivence et la trahison sont plus proches que prévu et l’un peut, à n’importe quel instant, franchir le pas de trop qui fera inévitablement basculer l’attachement dans le ressentiment. Après avoir été blessé par Mary, Max arrête brutalement leur correspondance. Quand il n’y a plus rien à partager, les mots deviennent inutiles : plutôt que de se répandre en reproches, la lassitude et la déception prennent le dessus et Max préfère envoyer sobrement à Mary la lettre « M », désormais arrachée de sa machine à écrire. Symbolique, le geste résonne cent fois plus fort qu’une cassante missive de colère et Mary mettra un long moment avant d’y répondre un simple mais sincère « I’m sorry ». À nouveau, son ami finira par lui offrir un courrier bouleversant, une leçon de pardon, où la puissance du lien créé réussit à faire des failles de l’humain, celles perpétuellement camouflées, l’expression de sa spécificité.

Au bout d’une année supplémentaire d’échanges, Mary rend finalement visite à Max et atterrit, chez lui, à New-York. Dans une dernière scène en forme de crève-cœur, Adam Elliot achève la démonstration de ses talents de conteur en construisant une séquence proche de la perfection. Souvent souhaitée, parfois montrée (dans une jolie parenthèse où le duo partageait une boîte de lait concentré), la rencontre n’a pas lieu ou, tout du moins, elle s’éloigne des espérances premières du spectateur. Après vingt années, Mary arrive trop tard et découvre son ami inerte dans son canapé, un étrange sourire aux lèvres. Petit à petit, elle remarque, disséminés dans l’appartement, tous les objets envoyés durant ces décennies avant de s’apercevoir que toutes ses lettres ont été placardées par Max au plafond. Telles une présence fantomatique, elles viennent illustrer, en épilogue, la beauté d’un lien indéfectible, celui tissé entre deux personnes qui n’auraient jamais dû se croiser. Les larmes de Mary se mêlent alors aux traits apaisés de Max dans une image magnifique où, malgré le chagrin et la perte, les deux amis se retrouvent enfin réunis dans le même espace, éternellement liés par la richesse d’une relation unique.




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