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CARTE BLANCHE | Edward aux mains d’argent

Carte blanche est notre rendez-vous bi-mensuel pour tous les cinéphiles du web. Deux fois par mois, Le Bleu du Miroir accueille un invité qui se penche sur un grand classique du cinéma, reconnu ou méconnu. Pour cette quinzième occurence, nous avons choisi de tendre la plume à Mehdi Omaïs, plume de talent officiant pour Metronews et accessoirement croqueur en chef sur Les cinévores. Il choisit de nous faire part de son amour pour… Edward aux mains d’argent.  

Carte blanche à… Mehdi O.

Curieux de devoir expliquer pourquoi Edward aux mains d’argent est mon film préféré. Une matrice, presque. Il n’est certainement pas le plus important long métrage de cette longue et passionnante histoire du cinéma. Mais, d’une certaine manière, il a réussi à pénétrer mes rêves, à siéger dans mon intimité. Il a parlé à mon inconscient, ponctionné mes tourments, enjolivé mes heures – je l’ai vu plus de 150 fois, je vous laisse faire le calcul parce que j’ai toujours été une m**** en maths.

Au fil des ans et des visionnages, la certitude s’est précisée, taillée avec la précision que le héros hirsute convoquait devant chevelures, chiens ou autres haies biscornues. Une conviction profonde. Jamais démentie. Choisir les mots adéquats pour figurer au mieux ce dévouement n’est toutefois pas une tâche aisée. Oh que non. Je vais ainsi essayer, en vrac et avec la spontanéité pour seule logique, de m’expliquer. Et, en creux, de faire ma propre introspection cinématographique.

Tout commence à Dakar, ma ville de naissance. Fin des 80’s, début des 90’s. Les programmes télévisés démarrent vers 17h. Une ou deux chaîne, tout au plus. Avec un retard conséquent, je découvre Batman de Tim Burton. Au Paris, plus précisément, emblématique salle de cinéma (hélas) fermée depuis un temps immémorial (un nœud me vrille la gorge à chaque fois que je passe devant). C’est la première fois de mon existence que j’entre dans le temple du septième art. Chauve-souris, choc, émotion.

La semaine d’après, direction le vidéoclub. Vitesse de bolide. Une passion naît. Il n’y a pas Internet. Les magazines de cinéma arrivent en kiosque sans cohérence temporelle. Se renseigner relève de l’impossible. Je dis au monsieur quelque chose du style : « Hier soir, avec mes cousins, j’ai vu Batman au cinéma. C’est génial. Est-ce que vous avez un autre film du monsieur qui l’a fait ? » (Imaginez mon bonheur en interviewant Tim Burton 22 ans après). Il me désigne du doigt un rayon et je m’y engouffre comme Alice entre dans le terrier du lapin. Un monde s’ouvre à moi. Plein de possibles. La magie d’une échappatoire. Les VHS jouent de coudes. Mes doigts les frôlent.

Je reste plus de trois heures (lubie qui ne me quittera plus). Du haut de mes 10-11 ans, j’aperçois enfin la jaquette. Le regard triste, les ciseaux à la place des mains, le décor fantasmagorique. Edward aux mains d’argent m’attend comme un dépressif de l’amour attendrait d’embrasser l’âme sœur. La copie est mauvaise. Le son aussi. Mais l’intrigue me happe. Lorsque Peg Boggs s’invite dans la bâtisse gothique du protagoniste, le monde réel n’existe plus. Je suis avec elle, je ressens tout, mes yeux crépitent comme des flashs un soir de gala. Ces plantes taillées à la perfection. Cette main au centre, ouverte vers le ciel, clairsemée de fleurs.

Et il apparait enfin, de la pénombre, apeuré, le visage triste, trop triste. Sa solitude m’a frappé. D’emblée. Elle m’a fouetté. A part pour Bouba le petit Ourson, je n’avais jamais éprouvé une telle empathie pour un personnage fictif. D’ailleurs, vous savez quoi, j’aime continuer à imaginer qu’Edward existe vraiment. Qu’il est perché quelque part, prisonnier de son immutabilité, spectateur d’un monde en déréliction avec lequel ni sa candeur ni sa sagesse ne sauraient composer. J’ai revu le film le lendemain. Puis le surlendemain. Avant de le rendre au monsieur du vidéoclub, la mine déconfite. Il m’a conseillé Beetlejuice. Encore Tim Burton. Les Goonies, aussi.

Mais Edward aux mains d’argent me hantait. Comme il me hante aujourd’hui. Comme un beau rêve continue de réveiller un esprit enténébré. Il y a ce moment où Winona Ryder s’apprête à décorer le sapin. Il neige dehors. Elle lève les yeux. S’approche de la fenêtre. Sort. Et danse sous les débris de glace, des lumières multicolores autour d’elle (je crois que les guirlandes de Noël de la série Stranger Things sont un clin d’œil à ladite séquence). Là, j’ai compris ce que le cinéma pouvait provoquer d’exceptionnel : la magie, la musique de Danny Elfman, l’amour, la beauté de la marginalité, etc. 

À l’instar de tous les monstres (qui n’en sont pas vraiment) qu’il a adorés, Burton dresse là le portrait d’un anticonformiste plongé dans un monde compassé, où les gens, les maisons, les pelouses sont – ô vertige – maladivement identiques. Oui… Edward investit (de force) cet univers corseté (malgré les couleurs). Il est scruté. Epié. Bête de foire. Être satanique pour une voisine chtarbée. Elephant Man. Hurluberlu. Il essaye de dompter ce nouvel ordre qu’on lui impose, lui qui était jusqu’alors tranquille loin de l’abêtissement environnant. Il va essayer de s’adapter. D’écouter. De s’habiller comme ces autres, de manger avec des couverts (le petit pois impossible) et tutti quanti.

En gros, il va graduellement effacer sa propre identité et la beauté de sa différence (ses mains tranchantes) pour entrer dans un moule pernicieux. Long cheminement qui va aboutir à cette fin où l’amour impossible triomphe. La tristesse est incommensurable, c’est vrai. Mais il y a là une victoire. Celle d’un homme qui n’a pas atteint la métamorphose escomptée par la société. D’un homme qui, malgré la solitude, s’est battu avec douceur pour garder ses valeurs, son intégrité, sa grandeur. Mais surtout sa pureté, éternellement cristallisée dans des blocs de glace et dans l’ADN de tous les cinéphiles. Chérissez ce qui vous rend différent.

Grand film. Grand conte. Grand moment.

Bises givrées.

Mehdi O. 

La fiche

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EDWARD AUX MAINS D’ARGENT
Réalisé par Tim Burton
Avec Johnny Depp, Winona Ryder, Dianne Wiest…
Etats-Unis – Fantastique, Drame
Sortie en salle : 10 Avril 1991
Durée : 105 min




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ChonchonAelezig
4 années il y a

J’approuve absolument à 100 % cette chronique. J’y retrouve tout ce qui fait que j’adore ce film, qui est l’un de mes préférés, un souvenir inoubliable. Dans top 10.

zaza
zaza
2 années il y a

génial!! j’ai vu ce film il y a 4jours, et depuis je l’ai revu 5 fois!! c’est LE film!

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