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LA ZONE D’INTÉRÊT

Le commandant d’Auschwitz, Rudolf Höss, et sa femme Hedwig s’efforcent de construire une vie de rêve pour leur famille dans une maison avec jardin à côté du camp.

Critique du film

En trois films, Jonathan Glazer s’est imposé comme un réalisateur iconoclaste, auteur d’un cinéma exigeant à la beauté plastique singulière. Qu’il s’agisse de raconter l’histoire d’une femme confrontée à un enfant de 10 ans qui proclame être la réincarnation de son défunt mari dans Birth (2004) ou de suivre les errances d’une extra-terrestre mangeuse d’hommes dans Under The Skin (2013), le réalisateur britannique n’hésite jamais à bousculer son spectateur, tant dans son travail sur le fond que dans ses expérimentations sur la forme. Après dix ans d’absence, le voici présent pour la première fois en sélection à Cannes pour présenter La zone d’intérêt.  

En adaptant le livre éponyme de Martin Amis, Glazer se retrouve confronté à la question toujours aussi sensible de la représentation de l’Holocauste au cinéma. Le projet est d’autant plus délicat que le film – à l’instar de son matériau originel – s’intéresse à décrire le quotidien d’une famille nazie entre 1943 et 1944. Un quotidien on ne peut plus banal à première vue : chaque jour, le père se rend sur son lieu de travail, laissant son épouse gérer l’éducation des enfants et l’entretien de la propriété. De temps à autre, le couple reçoit des convives dans son jardin luxuriant ou bien se rend au bord du lac voisin pour faire trempette. Cette vie à priori sans heurts n’a pourtant rien d’ordinaire puisqu’il s’agit de celle de Rudölf Höss, commandant du camp d’Auschwitz pendant la majeure partie de la Seconde Guerre mondiale. Camp à côté duquel ce dignitaire du IIIème Reich a élu résidence avec toute sa famille…

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Eden en enfer

La grande force du film de Glazer tient dans cette dichotomie quasi insoutenable entre la légèreté des actions dépeintes à l’écran et l’horreur qui se joue en hors-champ. Un hors-champ visuel, car si la caméra ne s’aventure jamais dans le camp de la mort, ce dernier reste malgré tout présent à chaque instant du long-métrage. La maison des Höss étant littéralement attenante au camp, leur vie domestique se trouve constamment rythmée par les sons et bruits qui émanent de l’enfer concentrationnaire. Des cris, des aboiements, des tirs de balles sont quelques exemples de l’ambiance sonore qui cadence la routine familiale. L’absurdité de la situation est soulignée par certains dialogues, à l’image d’une scène hallucinante où une mère et sa fille discutent de l’intérêt de faire pousser une vigne sur le mur pour mieux cacher le camp et conserver l’aspect ‘’paradisiaque’’ du jardin.

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Se pose alors la question du point de vue et du régime de mise en scène à adopter. Glazer se met volontairement à distance. Il pose sa caméra dans chaque recoin de cette demeure pour suivre froidement les allers et venues de ses personnages. Un choix très approprié puisqu’il permet au film de se mettre au diapason de ceux qui ont organisé la Solution Finale : bureaucratique, répétitif et totalement dénué d’empathie. Il en ressort un sentiment de véracité quasi documentaire qui accentue la sensation d’indécence face à la réalité de l’extermination humaine qui se joue en arrière-plan. Pour autant, le réalisateur n’abandonne pas les expérimentations visuelles propres à son cinéma. Lors d’étranges parenthèses filmées en négatif, le réalisateur laisse poindre une once d’onirisme, comme pour laisser entrevoir les cendres d’une humanité difficilement discernable. 

En adoptant un contrechamp inédit à l’horreur de la Shoah, La zone d’intérêt ose s’approcher au plus près de la banalité du mal. Rarement un film aura atteint un tel objectif avec autant d’audace visuelle et narrative. Une œuvre difficile et sans concessions qui laisse son spectateur sans voix, jusqu’à sa déroutante conclusion. Le choc est total ! 

Bande-annonce


Cannes 2023Grand Prix