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LA DERNIÈRE VAGUE

David Burton est avocat spécialisé en droit des sociétés à Sydney. La ville est l’objet de pluies diluviennes, de grêle et autres phénomènes météorologiques étranges. Il est un jour commis d’office pour défendre cinq Aborigènes qui ont tué un camarade. L’avocat tente d’en savoir plus et comprend qu’il s’agit d’un meurtre tribal.

« Le rêve est l’ombre de quelque chose de réel »

Le tonnerre qui gronde, le ciel bleu. La Dernière vague (1977) commence comme dans un rêve. Une école de campagne est prise sous un déluge de pluie, puis de grêle. Joie puis panique parmi les élèves. Que se passe-t-il ? Quelque chose s’est déréglé.

Sydney, Australie. Une métropole moderne où vit David Burton, avocat, homme cartésien, marié, père de deux petites filles, interprété par l’acteur américain Richard Chamberlain. Il quitte son bureau en voiture sous une pluie battante. Dans un rêve, il voit un Aborigène debout dans son salon lui montrant une pierre gravée. Un peu plus tard, il le rencontre vraiment. C’est Chris Lee, l’un des Aborigènes accusés du meurtre d’un de leurs congénères, incarné par David Gulpilil, grand acteur aborigène découvert dans le magnifique Walkabout de Nicolas Roeg en 1971. Il rencontre aussi un chef aborigène, Charlie, joué par Nandjiwarra Amagula (1).

David est chargé de la défense de ces hommes, et sa vie bascule. Soudain, ses rêves prennent une nouvelle consistance. « Le rêve est l’ombre de quelque chose de réel », lui dit Chris. Oui, mais de quoi ?

David ne sera plus jamais le même. Il se sent désormais connecté à Chris, à Charlie, à la cause des Aborigènes. Ces derniers, peuple autochtone de l’Australie depuis 50 000 ans, ont été en grande partie éradiqués par l’homme blanc. La culture et la loi tribale ne subsistent que dans les territoires du Nord, et dans certaines parties du désert. Mais pas dans les grandes villes modernes. Alors, pourquoi ce meurtre ressemble-t-il à un règlement de compte tribal ? David cherche à percer le mystère, met sa vie en danger, s’éloigne de sa famille.

Comment va réagir un homme à l’approche pragmatique de la vie quand il est confronté à une prémonition ? C’est tout le sujet de La Dernière vague (2). C’est le dilemme de David. Il découvre l’histoire de son pays, une archéologie cachée qu’il ne connaissait pas. Il découvre le Dream Time, le temps du rêve, un cycle spirituel parallèle à notre monde, grille de lecture de l’univers selon les Aborigènes d’Australie. Surtout, il se découvre lui-même : ses ancêtres étant les descendants d’un peuple autochtone d’Amérique du Sud, il serait lui-même un « mulkurul », un être doté du don divinatoire et de pouvoirs spirituels, capable de rentrer en résonance avec les Aborigènes tribaux comme Charlie. Avec son visage étrange, aux traits indiens, Richard Chamberlain est parfait dans le rôle (l’acteur a des origines amérindiennes).

La fin du film apporte son lot de révélations tout en préservant le mystère, à l’image du précédent film de Peter Weir Pique-nique à Hanging Rock. Les Aborigènes pensent que chaque cycle de l’Histoire prend fin avec un cataclysme, une grande vague qui emporte tout, qui nettoie pour laisser la vie recommencer à zéro.

Peter Weir voulait faire un film qui respecte les peuples aborigènes. Il a fait participer les deux acteurs principaux à l’élaboration du scénario. Il ne voulait pas d’Aborigène des villes, mais des Aborigènes tribaux. Leur apport principal à l’histoire, c’est que selon eux, la loi est plus importante que l’homme, position opposée à la nôtre qui consiste à croire que l’homme est au-dessus des lois de la nature. Une idée que Weir a incorporée dans les dialogues.

OMNIPRÉSENCE DE L’EAU

L’eau est omniprésente dans La Dernière vague, c’est un personnage à part entière. Il pleut presque tout le temps, parfois de la pluie noire. Dans la maison, l’eau déborde, envahit l’escalier. Dans la voiture, elle fuit par l’autoradio. Dans la rue, elle emporte tout. Les éléments naturels prennent le pas sur la civilisation, mettent en évidence sa fragilité. 

Le tournage a été pour Peter Weir une expérience spirituelle. Comme dans tout bon film, la mise en scène est entièrement au service de la narration : les bruitages et la musique électronique sont primordiales pour donner vie à « l’univers fictif » si fort, si prégnant. L’admirable BO synthétique de Charles Wain, dans la lignée d’un Vangelis, retranscrit à merveille l’atmosphère liquide et parfois angoissante du film, grâce notamment au didjeridoo. D’ailleurs, on apprend dans les bonus que Weir utilisait de la musique sur le tournage pour mettre les acteurs dans le bon état d’esprit. L’image se teinte principalement de bleu, de gris et de noir pour s’éloigner du doré et du blanc du film précédent.

Au final, si le film émet l’hypothèse, fantaisiste, qu’une tribu aborigène ancestrale vit encore dans les tréfonds de Sydney, c’est pour signifier l’idée selon laquelle les Aborigènes sont dépositaires d’une sagesse que nous n’avons pas cherché à comprendre, que nous avons balayée. Cette façon de vivre coupé de nos racines, c’est notre monde d’aujourd’hui. C’est en ça que La Dernière vague est terriblement actuel. Le sujet métaphorique du film la prémonition d’une catastrophe à venir est devenu une réalité en 2022.

L’homme moderne se connaît mal. Il a la mémoire courte. Mais, quoi que l’on fasse, cette histoire ancienne que l’on refoule revient, s’immisce dans nos rêves, dans notre quotidien, dans nos vies. Il faut juste l’écouter. Comme souvent dans les films de Peter Weir, nous devons percer le voile de la réalité pour accéder à une dimension supérieure, bien au-delà de ce qu’on imaginait au départ.


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(1) Nandjiwarra Amagula est un véritable chef aborigène australien. Le film de Peter Weir est sa seule et unique expérience en tant qu’acteur. Sitôt le tournage terminé, Amagula s’en est retourné vivre au sein de sa tribu.
(2) La Dernière vague est ressorti en combo Blu-Ray+DVD le 15 juin chez ESC éditions dans une version restaurée avec des bonus passionnants. Ne ratez pas notamment l’intervention de Christophe Gans, fin connaisseur du cinéma australien. Le premier et étonnant long-métrage de Peter Weir, Les voitures qui ont mangé Paris, est également ressorti récemment chez le même éditeur.