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WENDY ET LUCY

Wendy, accompagnée de son chien Lucy, a pris la route de l’Alaska dans l’espoir de trouver un petit boulot et commencer une nouvelle vie. Lorsque sa voiture tombe en panne dans une petite ville de l’Oregon…

Critique du film

On part en campagne !

La sortie imminente de The Mastermind coïncide avec la parution de ce cycle consacré à la ruralité. Dans le paysage actuel du cinéma indépendant américain, Kelly Reichardt est devenue l’une des figures majeures d’un cinéma profondément environnemental. Photographiant une Amérique éloignée des grandes villes, elle a consacré l’ensemble de son œuvre aux liens instables mais indissociables entre la nature, le capitalisme et le désir de liberté qu’ils semblent promettre. Wendy et Lucy, son troisième long-métrage, s’inscrit dans cette continuité avec une force dramatique désarmante. Situé dans une Amérique qui préfigure la crise économique de 2008, le film dépeint un pays égaré, abandonné par les pouvoirs censés le soutenir, contraint de survivre par tous les moyens dans des territoires laissés pour compte.

Adapté d’une nouvelle de Jon Raymond, fidèle collaborateur de Reichardt, Wendy et Lucy raconte l’errance contrainte d’une femme — interprétée par Michelle Williams, autre complice régulière — et de sa chienne Lucy. Ensemble, elles traversent des paysages américains, tantôt forestiers, tantôt industriels, dans l’espoir d’atteindre l’Alaska pour y trouver un emploi. La nature apparaît alors comme une présence immuable, où celles et ceux qui la traversent ou l’exploitent ne sont que de passage. Le motif du train, qui ouvre le film, incarne ce mouvement perpétuel, bientôt relayé par celui des deux protagonistes, filmées en travelling horizontal à travers une forêt où il n’est jamais question de s’arrêter pour contempler. Pourtant, le récit commence précisément par cela : un arrêt.

Wendy et Lucy

Dans le cinéma de Reichardt, la nature n’est jamais le garant de la liberté espérée par ses personnages. Le duo, animé au départ par une vitalité que rien ne semble pouvoir entamer, se retrouve rapidement confronté à la violence d’un capitalisme contraignant. Leur voyage, pourtant soigneusement planifié — comme en témoignent les scènes où Wendy organise son périple sur papier — est interrompu par une panne automobile. Premier signe d’un système industriel défaillant, l’automobile, symbole d’une puissance capitaliste supposément infaillible, devient ici un obstacle majeur. Coincée dans une petite bourgade de l’Oregon, Wendy doit alors composer avec une réalité brutale, et le film prend les allures d’un survival ultra-réaliste où la débrouille devient une nécessité vitale.

Cette débrouille, Reichardt ne la place jamais sous le signe d’un individualisme glorifié. Si le film s’intitule Wendy et Lucy, c’est bien parce qu’il ne s’agit jamais d’un destin solitaire. Autour d’elles gravite une Amérique rurale abandonnée, faite de figures précaires contraintes de multiplier les petites combines pour subsister. La collecte de canettes abandonnées, échangées contre quelques dollars, illustre de manière cinglante l’imbrication entre nature et capitalisme. De cette relation naît une autre ligne de tension majeure du film : celle entre une collectivité fragile et un individualisme de plus en plus normatif et autoritaire.

La dimension politique du film s’affirme pleinement dans cette opposition. La précarité appelle des réponses souvent inadaptées, parfois violentes. Le second signe du dysfonctionnement du système survient lorsque Wendy est prise en flagrant délit de vol à l’étalage dans une supérette. La scène frappe par sa brutalité soudaine, presque comme un jump scare, d’autant plus marquante qu’elle se joue dans l’interaction entre Wendy et Lucy, attachée à l’extérieur du magasin. À partir de cet instant, l’illusion d’une Amérique solidaire se fissure. L’intervention de l’autorité impose une logique punitive qui mènera à la séparation du duo, conséquence directe de la dénonciation d’un jeune employé, geste que l’on peut lire à la fois comme un acharnement et comme le symptôme d’une peur de perdre sa propre place dans le système.

Wendy et Lucy

Le film multiplie alors les images d’enfermement, humaines comme animales. Wendy est fichée, ses empreintes enregistrées, comme si sa marginalité était désormais inscrite dans son ADN. Plus tard, sa recherche de Lucy dans une fourrière pour animaux donne lieu à une séquence bouleversante : des corps captifs, privés du mouvement et de la liberté promis par ces vastes territoires. Cette réflexion aboutit à une scène d’adieu à la fois déchirante et complexe, lorsque Wendy retrouve Lucy désormais accueillie par une famille vivant dans un espace domestique plus sûr. Une résilience douce-amère s’esquisse : Wendy choisit pour l’être qu’elle aime le plus un avenir plus stable, tandis qu’elle-même reprend la route, non par désir de liberté, mais par nécessité.

Wendy et Lucy contient déjà en germe les grandes lignes de la filmographie à venir de Kelly Reichardt, que l’on retrouvera dans Certaines femmes, First Cow ou Showing Up. Le film cristallise ce sentiment d’emprisonnement qui traverse son œuvre, nourri par une logique concurrentielle et autoritaire pesant sur ses personnages. Puisant dans le néoréalisme italien, Reichardt convoque aussi bien Umberto D. pour son lien entre l’homme et l’animal que Le Voleur de bicyclette pour sa portée politique, morale et humaniste. Ces influences du passé s’imbriquent avec une grande justesse dans le présent qu’elle filme, dessinant une réflexion circulaire sur le capitalisme, la nature et le temps — une démarche qui fait de son œuvre l’une des plus essentielles du cinéma contemporain.


On part en campagne !

(Cycle de films sur la ruralité)