when it melts 1

DÉBÂCLE

De nombreuses années après cet été où tout a basculé, Eva retourne pour la première fois dans son village natal avec un énorme bloc de glace dans son coffre, bien déterminée à affronter son passé.

CRITIQUE DU FILM 

Connu pour son titre international When it melts, renommé Débâcle pour sa sortie française en janvier prochain, le premier long-métrage de la réalisatrice belge Veerle Baetens divise beaucoup depuis sa Première au festival de Sundance. D’une grande âpreté, jusqu’à un final très difficile, les rapprochements avec le cinéma du mexicain Michel Franco ont vite fleuri en raison d’une certaine similarité dans cette logique très programmatique qui confine chaque entournure du scénario vers plus de souffrance et de torture psychologique, tant pour le personnage principal que pour le spectateur qui voit apparaître un dénouement insoutenable. On retrouve aussi une certaine fibre du cinéma flamand, à l’instar par exemple d’Alabama Monroe (2013), de Felix von Groeningen.

Au delà de ces comparaisons, ce qui caractérise particulièrement le film est sa structure. Eva est une jeune femme vivant à Bruxelles. Intermittente et très secrète, elle se livre peu et refuse toute familiarité avec ses semblables. Si on comprend tout de suite les enjeux, un drame est tapi dans l’ombre et ressurgit par une annonce d’événement Facebook. On ne sait pas véritablement ce qu’a pu subir cette jeune fille dans son enfance pour être à ce point traumatisée et incapable de nouer des relations privées. Le constat est celui d’un champ de ruines, parents qu’elle refuse de revoir, relation tendue avec la sœur cadette qui a tout d’un soutien l’empêchant de sombrer à tout instant. C’est là que se met en place cette double narration, entre événements passés et mise en place méticuleuse d’un plan qui ramène Eva dans la petite ville de son enfance.

Veerle Baetens déroule patiemment sa pelote narrative, allumant plusieurs contre-feux pour ne pas arriver trop vite à la conclusion qui va dénouer tous les questionnements engagés dès le début du film. Si l’on s’attend à tous les scénarios possibles, c’est tout de même avec une violence d’une fantastique cruauté que nous arrive le dernier acte. La grande révélation finale, si elle est particulièrement dure à regarder, n’est pas la dernière touche à ce déferlement de négativité, le geste étant prolongé par le « coup de grâce » orchestré par Eva et sa stratégie. Débâcle n’est pas un film de vengeance, c’est plutôt la fin d’une désintégration pour une femme dont la vie s’est arrêtée lorsqu’elle avait treize ans. Plus que son innocence, c’est son futur qui s’est éteint en quelques minutes, par la violence mais aussi par la lâcheté de tout son entourage.

debacle

C’est bien tous ces éléments qui divisent et peuvent amener à condamner le film, dans la lignée de ces oeuvres ordurières qui n’ont comme objectif que de bouleverser celui qui le regarde, en le dévastant au passage par sa sauvagerie et sa noirceur. Dès lors, on doit se poser la question : est-on réellement dans ce cas de figure d’une forme de complaisance face à une violence extrême, comme pouvait l’être Despuès de Lucia par exemple ? Si l’on défend ce point de vue, c’est oublier que Veerle Baetens raconte une histoire chargée de détails qui prend la peine de faire exister ses personnages et de planter un contexte social lourd de sens. Si la violence clôture le film sans appel, elle ne constitue pas le seul élément qui le définisse.

Cette histoire est aussi celle d’une famille belge modeste, où la joie s’est échappée par un manque de sensibilité dramatique, et notamment précipitée par le décès prématuré du frère aîné d’un de ces amis d’enfance. Ce drame qui intervient avant le début de l’histoire est le mal originel, cette absence, on le comprend très tard, a bouleversé tout l’équilibre du groupe d’amis, et changé toutes les lignes de force au sein des familles présentées. Cet aîné bienveillant est sans doute la clef de cette chute, de ce délitement qui a entrainé l’horreur à venir. Si cela ne pardonne pas tout, cela permet de comprendre et de regarder le pire dans les yeux, et de penser que le geste de mise en scène de Veerle Baetens n’est pas gorgé de sadisme, mais de compassion pour ses personnages, en premier lieu cette jeune femme sacrifiée par un milieu d’une toxicité rare qui ne lui a pas laissé une chance pour se construire et être heureuse.

28 février 2024 – De Veerle Baetens,

avec Charlotte de Bruyne, Sébastien Dewaele et Naomi Velissariou.


Festival de La Roche-sur-Yon 2023




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