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UNE HISTOIRE À SOI

Ils s’appellent, Anne-Charlotte, Joohee, Céline, Niyongira, Mathieu. Ils ont entre 25 et 52 ans, sont originaires du Brésil, du Sri Lanka, du Rwanda, de Corée du Sud ou d’Australie et ont en commun d’avoir été adoptés. Séparés dès l’enfance de leurs familles et pays d’origine, ils ont grandi dans des familles françaises. Leurs récits de vie et leurs images d’archives nous entraînent dans une histoire intime et politique de l’adoption internationale.  

Critique du film

Le cinéma de fiction a souvent trouvé, avec l’adoption, un terrain dramatique fertile. Holy Lola (Bertrand Tavernier) ou Pupille (Jeanne Herry) suivaient de manière didactique les parcours forts en émotion des adoptants. Secrets et mensonges (Mike Leigh, 1996) abordait davantage les questions identitaires d’une femme qui, à la mort de sa mère adoptive, cherchait ses racines biologiques. C’est ce sillon, débarrassé des artifices fictionnels, que creuse Amandine Gay qui signe, sur la question de l’adoption, un documentaire remarquablement construit où percent, derrière l’apparence du bonheur domestique, des gouffres d’interrogations entre dualité et déchirement.

Simple et généreux

Le dispositif choisi par la cinéaste est à la fois simple et ingénieux. Les cinq témoins se racontent en voix off alors que défilent sous nos yeux leurs archives familiales. Des images banales de repas, de vacances, auxquelles chacun peut raccorder des souvenirs personnels. Les témoignages recueillis, d’une franchise que seule le grande confiance permet, teintent le nostalgique sépia des photos d’une ombre tragique.

Justine/Joohee s’est longtemps accrochée au mythe des parents sauveurs auquel le film renvoie très ironiquement dès sa séquence d’introduction, une archive de la télévision française, véritable réclame pour L’Oeuvre de l’adoption, fondation au slogan aiguisé : « Un enfant sans famille, une famille sans enfants ».

Une histoire à soi

Nicolas s’est attaché à effacer Nyiongira, le petit rwandais en lui. Une forme de gratitude qu’il pensait devoir à ses parents adoptifs. Le retour au pays natal est une étape troublante dans la construction de sa propre perception. « Ils me ressemblent mais je suis totalement différente » dit Céline/Chandralatha au sujet des sri lankais. Des lignes communes se dessinent peu à peu à travers les parcours individuels des uns et des autres. 

Tous évoquent un grand écart identitaire, un gouffre au milieu duquel trouver son équilibre. Il y a ceux qui partent sur les traces d’un parent biologique, remontent le fil d’un mystère, avec ou sans la bénédiction de la famille adoptive. D’autres sont  soudainement contactés par un père surgi du néant. C’est un long chemin qu’ils racontent toutes et tous, fait de sentiments contradictoires. Les récits s’entremêlent sans que l’on ne soit jamais perdu, une image raccommodant une trajectoire, un grain de voix devenant familier.

Enracinements forcés

Le film trouve son ton, grave et sincère, dans la friction entre des images qui tutoient le lieu commun et des mots très forts, qui révèle parfois une grande souffrance : « Où est le vrai chez moi ? » se demande Justine avant d’asséner « J’ai été déportée ».

On pourrait reprocher à Amandine Gay de forcer un peu le trait mais les questions que soulèvent Une histoire à soi sont trop importantes pour laisser de la place aux procès d’intention. Comment éviter les enracinements forcés ? Faut-il encourager l’adoption intranationale pour éviter les déracinements culturels ? On connaît le profil militant d’Amandine Gay, son film part de l’intime pour arriver au politique. On sait aussi que le sujet lui tient à cœur. Mais elle s’efface complètement  derrière les témoignages d’un club des cinq dont elle scrute les aventures à travers des photographies sur lesquelles sa caméra se balade comme la loupe du détective. D’ailleurs, si aucun parcours n’est simple, il y a de très belles histoires de rencontres. On pense à Anne-Charlotte et son père biologique. On pense à Mathieu dont les deux familles se rendent régulièrement visite avec ou sans lui.

Le film, à travers des récits de vie puissants, dessine un portrait contrasté de l’adoption. Passant par un labyrinthe de contradictions, il est long et tortueux le chemin de repossession de soi-même que suivent les adoptés. Formellement, Amandine Gay tisse un réseau d’images dont elle déconstruit par la parole, la façade idyllique. Passionnant ! 

Bande-annonce

23 juin 2021De Amandine Gay