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THE WHALE

Charlie, professeur d’anglais reclus souffrant d’obésité, tente de renouer avec sa fille adolescente pour une ultime chance de rédemption.

Critique du film

Darren Aronofsky est un grand habitué du Lido vénitien, où il est déjà venu cinq fois et reçu le Lion d’or en 2008 pour The Wrestler, film qui remettait en pleine lumière Mickey Rourke après des années d’errance, très loin de son faste des années 1980. C’est justement du coté de ce film que lorgne avec insistance The Whale, présenté cette année en compétition à la Mostra. La structure est presque identique : un père au parcours jonché d’embuches et de descentes aux enfers, essaie de renouer une relation avec sa fille perdue de vue. Mickey Rourke incarnait un catcheur vieillissant, préoccupé par ce corps meurtri qui est son fonds de commerce. Brendan Fraser a été choisi par Aronofsky pour ce rôle de professeur de littérature anglaise empêché de sortir de chez lui à cause de son obésité morbide. Les deux films stigmatisent le corps de leur acteur principal, et tous deux sont présentés comme des renaissances pour deux acteurs qui furent au premier plan dans leur jeunesse avant de disparaître de l’affiche.

Le problème avec The Whale est surtout un problème de point de vue. L’auteur regarde son acteur, et en premier lieu son corps, comme on regarde un monstre. Chaque pas qu’il essaie de faire est filmé pour illustrer une déchéance physique, rythmée par une musique omniprésente qui souligne le trait avec beaucoup d’emphase. Cette obsession du corps du personnage de Charlie n’est à aucun moment doublée d’une explication de sa condition. Le film se nourrit de ces images accusatrices sans prendre la peine de tisser une explication sur la nature de ce qui est présenté comme une maladie de la volonté. Si Charlie est si gros, c’est qu’il a abandonné après le décès de son compagnon. Cette explication simpliste résume le simplisme de la démarche qui parcourt tout le film. Le regard porté sur Charlie est nommé explicitement : tous et toutes le trouvent « dégoutant ».

Ce regard est aggravé par une foule de détails plus dérangeants les uns que les autres. Tout d’abord, il est intolérable que l’obésité dans une fiction soit toujours montrée par le biais de ce que l’on appelle une « fat suit », à savoir un costume porté par l’acteur pour changer sa physionomie et lui faire atteindre le volume corporel recherché. Cet artifice ordurier et discriminant est utilisé pour faire atteindre un état critique au personnage, un point de non-retour qui signifie la mort. Car, en effet, on nous le dit dès les premiers instants : Charlie va mourir, son cœur ne peut plus tenir dans ce corps imposant. Sa tension artérielle crève les plafonds du genre et son amie infirmière lui donne au mieux quelques jours avant qu’il perde conscience et ensuite la vie. C’est dans ce sentiment d’urgence qu’intervient la volonté de Charlie de revoir sa fille tant que cela est encore possible. On trouve au détour de ces scènes une cruauté symbolisée par un humour de très mauvais goût où le spectateur est appelé à rire du personnage et de ce qui est désigné comme une monstruosité.

Si The Whale est dangereux dans sa représentation de l’obésité, il en devient répugnant dans sa surenchère d’effets visant à faire pleurer son public. Tout y passe, la convocation de souvenirs émus, le voyage au bord de l’eau, le texte écrit par sa fille plus jeune sur Moby Dick pour attendrir une fois de plus autour de cette relation interrompue où ne règnent plus que l’amertume et la déception. Ce vernis de pathos insupportable est tel un piège pour déclencher à tout prix l’émotion salvatrice et rédemptrice comprise dans le cahier des charges de ces fictions aronofskyennes, ce jusqu’à l’étouffement. The Whale démontre que la grossophobie est une discrimination encore trop peu prise au sérieux, et que le chemin est encore long avant qu’une véritable prise de conscience s’opère dans la société et que disparaissent ces fictions nocives qui font de la différence un motif d’humour on ne peut plus toxique.


23 février 2023 – De Darren Aronofsky, avec Brendan Fraser, Sadie Sink et Samantha Morton.


Présenté en compétition à la 79ème Mostra de Venise