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STEPHAN STREKER & ALMA JODOROWSKY | Interview

Cinq ans après Noces, le cinéaste belge Stephan Streker revient à la réalisation avec son nouveau film, L’ennemi, porté par le duo Jérémie Rénier et Alma Jodorowsky. Pour sa sortie le 26 janvier prochain, le Bleu du miroir a eu l’opportunité de rencontrer le réalisateur et l’actrice de ce film à suspens qui pénètre le monde politique contemporain, librement adapté de l’affaire Westphael qui avait secoué la société belge en 2013.

L’Ennemi est très librement inspiré de faits réels. D’emblée, on pourrait s’attendre à un thriller avec des enjeux éminemment politiques, une éventuelle machination et pourtant il n’en est rien. Vous avez décidé de plutôt raconter uniquement ce qui découle de ce drame en huis-clos, la machine de la justice qui se met en marche et comment les personnages l’interprètent. Pourquoi ce choix ?

Stephan Streker : Ce qui m’intéressait, c’est le rapport que chacun peut entretenir avec sa propre intime conviction, son propre point de vue. C’est intéressant de constater que suivant qui on est, on a des avis très tranchés. Si je vous demande par exemple ce que vous pensez de telle personne, ce qui sortira de votre bouche en dira plus sur vous que sur l’autre. Le fait qu’il y ait du doute et du mystère autour de toute cette histoire me permettait de créer un objet cinématographique intéressant et unique, d’autant plus que c’est une histoire de destruction qui part d’une histoire d’amour.

Étonnament, on remarque que Louis Durieux ne semble pas être très dérangé que ce drame mette un terme à la fin de sa carrière politique qui s’annonçait très prometteuse, puisqu’il était envisagé comme futur Premier ministre belge. Il ne fait pas jouer son immunité d’homme politique lorsqu’il est interrogé pour la première fois par la police, il affirme à son co-détenu (interprété par Félix Maritaud) que c’est une évidence qu’il ne reviendra pas en politique, mais il ne semble pas pour autant être dérangé par cela.

StS : C’est vrai, parce que je pense qu’il est tellement épouvanté par ce qui s’est passé qu’il n’y pense pas. Quel que soit son degré de culpabilité, le drame est là, c’est tellement plus important que tout le reste à ses yeux, ce qui n’était pas le cas dans l’histoire dont je me suis inspiré.

Jérémie Rénier dans l'Ennemi
Justement en tant que spectateur, cette résignation serait-elle synonyme d’aveu de culpabilité ?

StS : C’est très intéressant que vous disiez cela parce qu’on peut aussi considérer l’inverse. Si c’est un drame absolu qu’il perde Maeva, il l’aimait tellement qu’il n’aurait jamais pu lui faire du mal. Les interprétations sont personnelles et la vôtre est largement autant valable que la mienne. Je trouve très bien que vous ayez eu cette interprétation-là, en affirmant que ça plaide plutôt pour la culpabilité de Louis Durieux.

Il y a d’ailleurs ce point qui interpelle le spectateur : il y a la question de la preuve dans la procédure pénale et de l’intime conviction de chacun. La réalité, voire la vérité, est finalement un concept presque subjectif pour chacun des personnages.

StS : On a l’impression que la vérité est un principe absolu, mais ce n’est pas vrai. La vérité est déformée par les faits, par leur interprétation, le point de vue qu’on porte dessus.

Déjà que le cinéma à mes yeux est l’art de l’ellipse et du hors-champ, c’est aussi l’art du silence.

On voit par exemple que l’opinion publique croit Louis Durieux nécessairement coupable alors que l’intégralité de son entourage fait bloc dès le départ et croit en son innocence.

StS :Oui, chacun a son avis et pendant tout le film, un seul personnage n’est pas intéressé par la question de savoir s’il est coupable ou non, c’est son co-détenu.

Il faut aussi mentionner le casting de l’Ennemi. L’ensemble des actrices et acteurs est particulièrement bien trouvé et dans chaque scène on perçoit une dichotomie, une dynamique bien différente entre eux, c’est très plaisant en tant que spectateur. Ce résultat est plutôt le fruit de la construction des personnages dans le scénario ou des indications que vous donnez sur le plateau ?

StS : Je pense que c’était présent à l’écriture. Louis Durieux est toujours dans une situation où il a face à lui quelqu’un qui est véritablement différent et qui parle plus que lui. C’est assez rare qu’un personnage principal dans une situation de dialogue soit plus un réceptacle que l’autre personnage. Le silence est beaucoup plus éloquent. Déjà que le cinéma à mes yeux est l’art de l’ellipse et du hors-champ, c’est aussi l’art du silence. Dans tous les moments où on ne parle pas, même dans la vraie vie, l’essentiel de la communication est non-verbale.

Tout ça dans un autre pays ne serait pas possible, surtout pour quelqu’un pressenti comme futur Premier ministre.

Il y a aussi un rapport à la Belgique très fort dans l’Ennemi. En tant que spectateur, on voit la Belgique à travers le personnage de Louis Durieux : la moitié du pays ne le connaît pas alors qu’il est envisagé comme futur Premier ministre, il ne parle et ne comprend pas le flamand. Est-ce que ce genre de situation est une réalité en Belgique qui a permis de vous inspirer pour votre film ?

StS : Ce qui est fou, c’est que c’est déjà arrivé : des Premiers ministres qui ne parlent pas flamand, la langue de la majorité des gens qu’ils dirigent. On a eu un Premier ministre flamand à qui on a demandé s’il connaissait l’hymne national belge, il a dit oui et a commencé à chanter la Marseillaise. Dans n’importe quel autre pays il aurait dû démissionner. C’est folklorique et drôle, alors qu’il ne l’avait pas fait exprès. Mais l’Ennemi en dit aussi beaucoup sur la Belgique parce que c’est fondamental dans cette histoire que Louis Durieux ne comprenne pas la langue de la police qui l’a arrêté, et que cette même police ne le reconnaisse pas. Tout ça dans un autre pays ne serait pas possible, surtout pour quelqu’un pressenti comme futur Premier ministre. Dans les arcanes politiques, ce type de situation est très compliqué et c’est de cela dont parle aussi mon film.



Alma Jodorowsky
Alma, lorsque vous avez lu le scénario de l’Ennemi et découvert votre personnage de Maeva, qu’est-ce qui vous a plu pour embarquer sur ce projet ?

Alma Jodorowsky : Dans le scénario, j’ai aimé la complexité des personnages, de la structure de ce scénario, comment il était construit avec des flashbacks et des séquences de rêves qui sont assez singulières. Par rapport au personnage, j’ai aimé le fait qu’elle était très extrême, Maeva a deux faces dans lesquelles elle va assez loin : à la fois le côté très solaire et sensuel, et un autre côté plutôt très sombre et abimé.

Justement sur ce côté sombre, comment vous avez abordé le personnage de Maeva en tant que comédienne ? Il semble assez difficile parce qu’il fait appel à des émotions fortes, il y a de la violence verbale voire parfois physique. Pour un spectateur, ce ne sont pas des séquences faciles à aborder, comment avez-vous fait en sorte de ne pas y laisser des plumes ?

AJ : Je n’ai pas eu trop de mal à en sortir. Pendant les périodes de tournage, on peut être assez en boucle dans sa tête sur ce qu’on est en train de vivre. On se plonge à fond et c’est assez intense émotionnellement. Mais une fois que le tournage est terminé, je passe à autre chose, je n’ai pas eu de mal à me détacher de cela. C’est aussi un personnage qui est très éloigné de moi, et c’est ça qui m’a plu dedans, même si j’ai pu lui apporter des choses de moi que j’ai extrapolé.

Les personnages ne vous imprègnent-ils pas trop une fois que vous terminez un rôle ?

AJ : Pour le moment, ça ne m’est pas arrivé d’être perturbée post-tournage par un personnage. Pendant le tournage oui, mais une fois qu’il est terminé j’arrive plutôt à passer à autre chose.

Alma Jodorowsky dans l'Ennemi
En tant qu’actrice, est-ce que Stephan Streker vous a laissé une certaine marge de manœuvre ? Y a-t-il eu de la place pour de l’improvisation ou des suggestions personnelles pour vos scènes ? On pense par exemple aux scènes de disputes qui pourraient être quasiment chorégraphiées.

AJ : Stephan aime qu’on sache le texte parfaitement, il n’aime pas tellement qu’on propose du texte différent. En revanche, sur tout ce qui est physique, la chorégraphie des corps, il nous laissait une grande liberté. Des propositions venaient de nous, les acteurs, dans le jeu et dans la manière d’interpréter des séquences. Ce sont des choses dont on parlait pendant les répétitions, il acceptait qu’on puisse en discuter et qu’on propose.

C’est plutôt un film sur la question du doute, de la vérité.

Il y a aussi un choix intéressant dans la manière dont s’ouvre le film. On y voit Maeva qui chante une chanson d’amour, Un jour tu verras de Marcel Mouloudji, en regardant la caméra, donc en fixant le spectateur comme une invitation ou pour le prendre en témoin. Tout au long du film, même si Louis Durieux est présent dans chaque scène, Maeva plane partout. Est-ce que Maeva ne serait pas finalement le personnage central de l’Ennemi ?

AJ : C’est un personnage qui existe comme une présence fantomatique dans toute la deuxième partie du film. Au début du scénario, on est avec les personnages dans quelque chose de très physique, qui s’exprime aussi au-delà des mots. Maeva devient ensuite une présence qui hante le film et c’est un personnage assez mystérieux car on ne sait pas grand-chose d’elle. Malgré tout, elle a une présence suffisamment forte dans l’histoire pour qu’elle apparaisse partout.

Stephan Streker considère aussi L’Ennemi comme un film qui relate une histoire d’amour mais qui n’est pas saine et qui mène à la destruction. Est-ce que vous partagez cette vision, ou que vous considérez plutôt l’Ennemi comme un film qui parle essentiellement des faux semblants, des conceptions individuelles de la notion de vérité ?

AJ : Je ne l’ai pas pris comme un film qui dépeint une histoire d’amour passionnelle. Comme il est dit dans le film, même si le doute pèse sur la culpabilité de Louis Durieux, cela ne fait pas forcément de lui un innocent. C’est plutôt un film sur la question du doute, de la vérité, comment chacun s’empare d’une histoire pour la comprendre et la déchiffrer. Tous ces personnages en qui on croit en tant que spectateur, alors la vérité n’est pas forcément là où on l’attend aussi.


Propos recueillis par Audélia Parmantier pour Le Bleu du Miroir.