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TRENQUE LAUQUEN

Une femme disparaît. Deux hommes partent à sa recherche aux alentours de la ville de Trenque Lauquen. Ils l’aiment tous les deux et chacun a ses propres soupçons quant aux raisons de cette disparition. Les circonstances vont cependant se révéler plus étranges que prévues.

En deux parties et douze chapitres, « Trenque Lauquen » croise les récits de ses différents personnages et cartographie une ville. De la découverte d’une ancienne correspondance amoureuse dans une bibliothèque à de mystérieuses apparitions près d’un lac, la pampa n’a pas encore révélé tous ses secrets…

Critique du film

C’est à vous de voir. Si vous avez envie de vous couler dans un film et de vous laisser envahir par lui, alors ne passez pas à côté de Trenque Lauquen. Il ne s’agit pas de passivité, bien au contraire : le récit serpentin ne cessera d’appeler votre attention, d’espérer votre concours – il s’agit d’abandon. Laissez-vous balader par ce récit qui joue à saute-mouton entre les personnages et les temporalités, acceptez de vous perdre dans ce jeu de piste où les histoires enchâssées finiront par former un puzzle inachevé. Vous avez le temps pour vous, 262 minutes, découpées en deux parties pour les besoins de la distribution, et 12 chapitres dont l’apparition des titres permet de reprendre une bonne respiration avant de replonger.

Laura non c’è

C’est une histoire sans commencement, mais il faut bien que le film ait un début. Une femme a disparu, et deux hommes partent à sa recherche. Rafael mène l’enquête, remontant avec la certitude du benêt une trace perdue d’avance. Ezequiel l’accompagne, taciturne et sincèrement affecté. Ni ange, ni prophète, les deux hommes, par leur dissemblance, dessinent une première complexité de Laura, à elle tous les deux pareillement attachés. Bienvenue dans un film où le hors champ est gloire ou légende, où l’absent·e a toujours raison. Ce sera tour à tour une femme, une autre femme et son amant, une créature, jusqu’à une variété rare d’orchidée qui est littéralement hors les champs d’investigation de la botaniste Laura. Comme au jeu de l’arroseur arrosé, le pisteur devient pisté, et les indices se superposant d’un récit à l’autre. Ainsi ce papier laissé par Laura sur le pare-brise d’Ezechiel, quelques mots en référence à une enquête où le désir et la fièvre de comprendre se sont alimentés dans une sage escalade.

TRENQUE LAUQUEN

Le plan et le labyrinthe

Joie du paradoxe, l’autre colonne vertébrale du récit, avec le hors champ, est la ville de Trenque Lauquen qui donne son titre au film. De la bibliothèque à la mairie, en passant par la radio et les lieux d’habitation, le film cartographie la ville comme un labyrinthe sans autre mystère que celui que la présence/absence de Laura lui confère. Ainsi, l’histoire de la créature du lac à laquelle la presse et les édiles imposent une conclusion officielle. Comment Laura pourrait-elle se satisfaire de cette explication ?

Dès lors que Laura prend les commandes de la narration, elle le fait au micro de la radio où elle enregistre des chroniques sur les femmes qui ont marqué l’Histoire. Ezequiel écoute, en aveugle (nous sommes bien au pays de Jose Luis Borges). Impossible de savoir si les images qui nous sont données à voir sont le fruit de la réalité, de l’imagination de Laura ou bien une histoire possible qu’il se raconte lui, en l’écoutant elle.

Présence du specta(c)teur

Le film progresse, nous balade et nous emporte, va et vient, change de focale, et finit par imposer l’idée qu’il est vain de vouloir recomposer une chronologie plausible. Et c’est un immense plaisir de se sentir pris dans ses rets, naufragé volontaire au milieu des vagues narratives qui nous submergent. Alors que Laura s’évanouit dans le paysage, des images et des musiques persistent, un pied qui, au soir tombé, vient troubler une placidité lacustre, un thème moyenâgeux qui sonne comme un mantra, une femme nue sur un cheval, la mélancolie d’un violoncelle, Laura assise devant la bibliothèque en avance sur l’horaire d’ouverture (nous sommes bien au pays d’Alberto Manguel), une bulle de respiration, un baiser comme une délivrance. A vrai dire, leur présence à l’écran n’est pas complètement certaine. Qu’importe, réelles ou suggérées, elles ne font que remonter à la surface d’une expérience qui prendra fin longtemps après la séance, le jour où, peut-être, alors que nous avons cesser de la chercher, trouverons-nous la pièce manquante du puzzle… face à un miroir. On croit succomber à la fiction jusqu’au jour où on comprend qu’elle nous héberge.

Bande-annonce

3 mai 2023 – De Laura Citarella
avec Laura Paredes, Juliana Muras et Ezequiel Pierri