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X

Dans une ferme isolée du Texas, une équipe de tournage arrive pour réaliser un film pornographique. Leurs hôtes, un vieux couple reclus, s’intéressent particulièrement à leurs jeunes invités. À la tombée de la nuit, l’intérêt du couple devient violent.

Critique du film

Revival de Scream et de Massacre à la tronçonneuse, production de films A24 léchés type Bodies Bodies Bodies, suite infinie de la saga Halloween… Le slasher, ce genre démodé des années 70 et vaguement remis à la mode à la fin des années 90, fait son grand retour depuis quelques années ; si le format classique – un tueur mystérieux assassine les personnages les uns après les autres – peine aujourd’hui à séduire, son héritage culturel et ses archétypes perdurent par delà les décennies. Avec X, son premier long métrage depuis six ans, Ti West, qui n’en est pas à son premier conte horrifique, s’attaque doublement au sujet en choisissant de réaliser un slasher qui rend hommage à la fois au genre en lui-même et aux seventies délurées, période qui l’a vu naître. Difficile, en regardant le film, de ne pas avoir en tête Massacre à la tronçonneuse, qui opposait lui aussi une jeunesse urbaine et aventureuse à des rednecks mal dégrossis ; on y retrouve le même malaise planant, la même incompréhension culturelle et générationnelle et les mêmes paysages texans isolés.

C’est ainsi tout un propos sur l’industrie du cinéma que Ti West insuffle à son œuvre, par le biais du film dans le film, mais aussi d’un montage soigneux qu’il a lui-même pris en main. Comme la plupart des slashers, X est sous-tendu par une morale qui met en branle les rouages les plus féroces du puritanisme américain : libération sexuelle versus conservatisme, dépravation versus valeurs familiales, jeunes citadins versus campagnards aux modes de vie plus traditionnels… Contrairement à la plupart des slashers, cependant, le film ne déploie cette trame de fond que pour mieux la secouer et la subvertir. En digne film d’horreur A24, X tire toute sa force non pas de son horreur décomplexée – le film est d’avantage partisan d’un slow burn esthétisé que d’un massacre pur et dur – mais de sa capacité à se constituer en métaphore sociale.

Place aux femmes de tous âges

En choisissant d’ancrer son propos dans le milieu de la pornographie, Ti West livre avec X un commentaire aussi corrosif qu’intéressant sur la place – omniprésente – de la sexualité dans le cinéma d’horreur, en choisissant d’en faire le centre névralgique de tout son film plutôt qu’un simple levier moral.Tout le monde aime le sexe”, résume Britanny Snow. “Nous, on n’a juste pas peur de l’assumer”. Véritable outil d’émancipation, la sexualité n’y est pas seulement présentée comme un acte de débauche passible de mort mais aussi comme une industrie à part entière, qui questionne notre position de voyeur et notre propre morale. “Les gens qui fixent les autres me filent les chocottes” soupire ironiquement l’une des héroïnes, tandis qu’un personnage masculin se verra tragiquement lobotomisé en tentant de regarder par le trou d’une serrure. Si depuis les années 70, la règle d’or pour survivre dans l’horreur en tant que femme était bien celle énoncée par Wes Craven dans Scream (“Pas de rapport sexuel !”), en 2022, elle n’a plus lieu d’être ; dans X, à l’inverse, c’est la frustration sexuelle et ses divers visages – slutshaming, agressions, répression des désirs – qui nourrissent le déclin moral des personnages et les mènent inévitablement à leur perte.

Jenna Ortega X film

Au sein du film, ce sont aussi les personnages féminins – tous remarquablement écrits – qui mènent la danse : exit les vraies-fausses héroïnes unilatérales, place à des femmes de tous âges, qui si elles semblent au premier abord correspondre aux stéréotypes féminins horrifiques – la prude, la sorcière et la putain, sont au fond bien plus complexes. Ainsi, la pin-up à l’accent du sud incarnée avec fraîcheur par une Brittany Snow que l’on croyait enterrée quelque part dans les années 2000, apporte un twist savoureux à l’archétype de la fille blonde et facile, en faisant preuve de ressources, d’intelligence et de piquant ; Jenna Ortega, quant à elle, fait exploser les carcans de la jeune femme sage et comme il faut, qui, à une certaine époque, aurait constitué une final girl moralement irréprochable toute désignée. Au milieu de tout ça, Mia Goth, inclassable, incarne une férocité, une détermination et une ambition qui manquent encore souvent aux héroïnes horrifiques.

Place à la sororité

Plus important encore, le film donne toute sa place à la sororité, une notion relativement absente des premiers slashers, qui sacrifiaient sans vergogne ses personnages féminins, cantonnés aux rôles de petites amies ou de vieilles filles aux amitiés superficielles – on ne peut que soupirer en pensant à la triste relation de Laurie avec ses supposées meilleures amies dans Halloween. Par delà le discours du film sur la sexualité, la survie des héroïnes repose davantage sur leur capacité à s’entraider que sur leurs choix sexuels. Au fond, bien que réalisé par un homme, X est peut être un film d’horreur qui parle avant tout de female gaze et de perspective féminine : les femmes y prennent le contrôle de leurs corps mais aussi celui de la narration et de la direction artistique (“Vous voyez ? Moi aussi j’ai l’œil » souligne Brittany Snow en corrigeant le cadrage du chef-opérateur). En réinvestissant le cliché de la final girl mais aussi du psychopathe, Ti West fait ainsi souffler un vent de fraîcheur et d’humour sur le cinéma horrifique tout en questionnant ses fondements moraux – une quête qui promet d’être approfondie par le prequel du film, Pearl, qui devrait sortir cette année également – après sa présentation à la Mostra de Venise.

Bande-annonce

2 novembre 2022 – De Ti West, avec Mia GothJenna OrtegaBrittany Snow


Présenté en avant-première au Festival de Deauville 2022