faya

FAYA DAYI

D’après la tradition soufie, si l’on mâche le khat, une feuille verte aux vertus stimulantes, on trouve le chemin vers l’éternité. Ce premier film de Jessica Beshir est un voyage dans les mon- tagnes d’Éthiopie où le khat est devenu culture répandue et lucrative. Entre légende et réalité, Faya Dayi raconte l’histoire d’un peuple qui vit de cette feuille minuscule mais puissante.

Critique du film

Explorer des territoires atypiques et différents est une des expériences les plus stimulantes permise par le cinéma. Faya Dayi de Jessica Beshir fait partie de ces moments particuliers où nos repères de cinéphile sont bouleversés et doivent laisser place à une ouverture des sens et une réception des images laissant place à l’altérité. Si nos regards sont polis à l’aune d’un cinéma franco-américain, l’imaginaire de la réalisatrice nous emmène dans les montagnes éthiopiennes, son pays natal, où son regard est venu se porter après un exil sur le continent américain.

Filmé en noir et blanc, avec quelques rares pointes de couleurs, Faya Dayi parle du khat, une feuille poussant abondamment dans ses contrées de l’est de l’Afrique. Si Jessica Beshir tisse une multitudes de fils qui forment la tapisserie riche et diverse du film, elle revient sans cesse à cette plante si importante dans la région qui l’intéresse. Psychotrope, elle semble être à la fois la malédiction de ceux qui y goute et se laisse envahir par sa présence aliénante, mais aussi elle est à la source d’une ligne poétique déroulée sur les deux heures du long-métrage, reliant harmonieusement chaque histoire, échos l’une de l’autre, rebondissant sans cesse jusqu’à la perte.

Car on se perd dans les circonvolutions du récit, chaque scène se déployant comme les volutes d’une fumée qui ne reprend de la clarté que pour montrer l’organisation du commerce du khat. Encore et toujours on voit les habitants le récolter, le rassembler, en faire des ballots bien ficelés, les réunir sous un chapiteau faisant office de marché, créant une économie à part entière où n’existe visiblement ni lois ni restrictions. Jamais aucun pouvoir politique ou séculier n’est représenté dans le film, la plante est dès lors la seule monnaie, la seule reine autour de laquelle tous les pouvoirs sont concentrés.

Le film est également parsemé d’un amour profond pour le territoire éthiopien. S’il n’est jamais nommé, l’attachement à la patrie, aux racines, est loué à de nombreuses reprises. Un fils égaré sur d’autres chemins répète inlassablement son bonheur d’être revenu auprès des siens. Chaque scène évoque ainsi une route dure et périlleuse, un sacrifice pour des femmes qui doivent se marier et s’abandonner, un père qui trouble ses enfants par sa trop grande consommation du khat. Tous ces fils d’histoires sont joints par une poétique belle et inspirée, qui puise son inspiration dans l’histoire et les légendes orales transmises de génération en génération.

La beauté est partout dans Faya Dayi, les visages des différents protagonistes, avec leurs traits atypiques d’une rare finesse, les paysages luxuriants sublimés par la photographie en noir et blanc, mais aussi le verbe qui accompagne l’histoire, dans une langue très musicale qui remplace toute bande-son trop présente et étouffante. Remarqué au dernier festival de Rotterdam ainsi qu’en compétition internationale au festival de la Roche-sur-Yon, ce premier long-métrage à cheval entre documentaire et fiction déconcerte autant qu’il ravit par sa singularité unique, représentant avec beaucoup de classe des corps et des mots qui nous sortent de nos zones de confort pour le plus grand des bonheurs cinéphiles.

10 août 2022 sur MUBI – Réalisé par Jessica Beshir


Présenté en compétition au Festival International de La Roche-sur-Yon