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APOLONIA, APOLONIA

Le portrait, sur treize années, de l’artiste peintre Apolonia Sokol où l’épopée intime et sinueuse d’une jeune femme artiste, depuis sa vie de bohème au cœur du théâtre du Lavoir Moderne que dirigent ses parents, jusqu’à son ascension dans le milieu de l’art contemporain, en passant par ses études aux Beaux-Arts de Paris. Mais en miroir d’Apolonia, ce sont aussi les destins d’Oksana Chatchko, l’une des fondatrices des Femen, et de la réalisatrice, qui se dessinent. Une sororité à trois faces, à l’épreuve du monde d’aujourd’hui.

Critique du film

Ce qui devait être un simple film d’étude est devenu, au fil du temps, un portrait au long cours. Treize années d’apprentissage pendant lesquelles l’art et la vie se confondent pour un film qui dépasse largement le cadre du portrait. Apolonia, Apolonia est l’histoire d’un rapport au temps, aux autres et au monde. Et à la caméra, derrière laquelle se révèle peu à peu une cinéaste hors du commun. Un superbe film d’une ascension marquée par les brisures.

Le cinéma avait adopté Apolonia Sokol avant qu’elle ne pousse son premier cri. Elle est venue au monde sous l’oeil d’une caméra tenue par son père. Il existe même des images qui homologuent le moment de sa procréation. Quand Léa Glob lui propose de la filmer pour un projet de film de fin d’étude, elle ne fait que prolonger une expérience devenue habitude. Entre cinéma, théâtre et peinture, la vie d’Apolonia et l’art ne cessent de se croiser pour finir par fusionner complètement. Ses parents dirigent le Bateau Lavoir, théâtre parisien où convergent artistes, intellectuels et dissidents. Le film commence alors qu’Apolonia est étudiante à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts et que son père se bat pour faire vivre un lieu devenu anachronique. Lorsqu’un incendie scelle définitivement le sort de la salle, c’est un déchirement pour Apolonia que de quitter cette maison, autant refuge que tourment. Un départ qui sonne comme une fuite en avant à travers le monde, le temps pour Apolonia de perfectionner son art et d’affirmer son style mais surtout de se confronter (lire : prendre en pleine gueule) les réalités d’un marché jusque là parfaitement ignoré par une éducation tendue vers un idéal éthique et politique.

La film crée un lien si fort entre Apolonia et Léa que filmer se fait nécessité pour l’une, être filmée un réconfort pour l’autre. Le cinéma devient la matière d’une relation où se mêlent des enjeux de dépendance et de thérapie si puissants qu’ils débordent le cadre d’un simple portrait. Le tournage est bien sûr intermittent mais les deux femmes poursuivent, à distance, une conversation à la fois courtoise et intime. De New-York à Copenhague où vit sa mère, de Los Angeles en Pologne, Apolonia poursuit son apprentissage, ici semi-esclave d’un mécène controversé, là en quête de ses racines slaves auprès de sa grand-mère. Le film alterne des scènes prises sur le vif et des moments d’introspection où Apolonia livre à la caméra de Léa sa plus profonde intériorité. Le degré de confiance entre les deux femmes est absolu, il ouvre la porte en même temps qu’il abolit toute sensation d’impudeur. Et puis, soudain, la vie d’Apolonia bascule.

Apolonia Apolonia

Oksana Chatchko co-fonde le mouvement Femen en 2008 en Ukraine. Elle trouve refuge au Bateau Lavoir en 2015 lorsque la France lui accorde l’asile politique. Elle était l’amie d’Apolonia. Le film enregistre les étapes d’un éloignement douloureux en même temps qu’un état dépressif qui assombrit peu à peu le regard de la jeune activiste. Oksana traverse le film comme un coeur noir. Lors d’un dîner, Léa Glob capte le regard d’Oksana, perdu. Plan déchirant et entêtant d’une absence au monde. Oksana Chatchko met fin à ses jours peu après. L’exposition que lui consacre Apolonia est celle qui la révèle sur la scène de l’art contemporain mondial. Quelque chose d’une transmission souterraine se joue à l’image, un héritage et une responsabilité. Comme si la mort de son âme sœur était la condition nécessaire à l’avènement de son talent.

Longtemps, la peinture a représenté les rois. Apolonia peint une reine, des reines. Le corps féminin est au centre du film. Exposé, imposé ou provoquant, sa représentation ne cesse d’être questionnée. C’est aussi le corps de toutes les douleurs. Apolonia est opérée très jeune d’une tumeur à la vessie. À la fin des années 2010, elle subit un avortement et à peu près au même moment, Léa Glob frôle la mort en donnant naissance à son premier enfant. La réaisatrice danoise s’en sort miraculeusement après une période de coma et 36 interventions chirurgicales. Un drame qui lui fait traverser le miroir (superbe plan en médaillon) et passer devant la caméra pour produire des images, durant sa convalescence qui illustrent un échange épistolaire.

Apolonia, Apolonia, un prénom redoublé pour désigner une femme qui, à treize ans de distance est à la fois même et différente. L’exacte sensation que le spectateur ressent, en accéléré, après deux heures de film. Perception rare que seul procure le très grand cinéma documentaire, celui qui semble révéler une vérité qui nous aveugle.

Bande-annonce

27 mars 2024De Lea Glob




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