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Xavier Dolan | Entretien (1ère partie)

À l’occasion de la sortie prochaine de Mommy de Xavier Dolan, nous avons rencontré le jeune cinéaste québécois lors d’une table ronde. Un entretien très riche, convivial et passionnant dont nous vous faisons découvrir la première partie. Il y est question de sa filmographie et de la place du personnage de la mère dans celle-ci, de féminisme, de son histoire personnelle et de ses influences… 

Thomas P. (LBDM.fr) : Tom à la ferme avait marqué un virage dans votre filmographie, celle d’un cinéma plus épuré, plus resserré autour de ses personnages, notamment avec le jeu sur le cadre. Mommy donne l’impression d’être la symbiose entre Tom à la ferme et vos trois premiers films (plus introspectifs et lyriques). Même si votre oeuvre conserve une certaine ligne directrice, comment jugez-vous l’évolution de vos méthodes de mise en scène depuis J’ai tué ma mère ?

Xavier Dolan : Je retirerais juste Tom à la ferme de l’équation. C’était un film de genre, un essai, une digression. J’avais envie de m’essayer à quelque chose de nouveau. Mommy est la symbiose des trois autres, c’est vrai. Je pense que c’est le cinéma que j’ai toujours eu envie de faire. Mais comme je n’ai eu aucune formation, je me débrouillais comme je pouvais pour raconter mes histoires et écrire mes personnages. Mais avec le temps, on réalise là où on a fait des erreurs, on fait des découvertes et on essaie de s’améliorer en tant qu’artiste. Mommy est tout simplement mon 5e film. Il y en a eu quatre autres auparavant pour apprendre, pour essayer, pour se tromper. Mais c’est toujours ça le cinéma que je voulais faire. Bien évidemment, ils ont des défauts, mais à chaque fois j’ai pu faire le film que j’avais envie de faire à ce moment de ma vie. Quand je regarde Laurence Anyways aujourd’hui, c’est exactement le film que je voulais faire, je ne regrette pas. Quand je regarde Les amours imaginaires, je me dis qu’il y a cinq à dix secondes de trop à la fin de chaque scène. Et pour J’ai tué ma mère, n’en parlons pas… je le vois et je trouve ça très laid, ça me rend fou. J’aurais aimé pouvoir faire Mommy dès mon premier film. Il y avait les thèmes qui me sont chers. Mais il faut bien apprendre et changer.

Hugo S. (TouteLaCulture) : Dans votre cinéma, il y a une prédominance du thème de la relation mère-fils. Celui-ci est cher à vos yeux j’imagine ?

X.D : J’aime la mère. Ce personnage m’inspire. C’est une sorte de filon inépuisable, une mine de possibilités. La mère est une figure, un personnage qui, par définition, de par sa nature, a beaucoup plus d’aspérités, de caractères et de failles qu’un simple personnage féminin. J’aime beaucoup écrire pour les femmes. Mais chez la mère, on devine tous les sacrifices qu’elle a du faire pour son enfant, les rêves qu’elle a mis de côté, c’est un personnage qui pour moi est plus complexe et plus intéressant à filmer. Le spectre de ses préoccupations est plus vaste. Le spectre de ses secrets et de ses regrets est beaucoup plus développé aussi. Je pourrais faire des films sur les mères jusqu’à la fin de ma vie sans épuiser le sujet.

(Il marque une pause, puis reprend). Et puis mon père n’était pas très présent quand j’étais petit. Du coup, j’ai grandi entouré de femmes : ma mère, des enseignantes, des belles-mères, ma grande-tante chez qui j’ai grandi à la campagne. J’ai grandi entouré de mères et de femmes. Et je pense que le noyau dur d’un artiste, ce qui l’influence et le forme, vient de là. Mes goûts n’ont pas vraiment changé au final. J’ai grandi, j’ai évolué, j’ai pris du galon mais je suis resté la même personne. J’aurais pu faire Mommy en 2009 mais je ne l’aurais pas écrit de cette façon. Ma vraie formation et mes influences viennent de quand j’avais entre 4 et 8 ans. C’est là qu’on entre dans tous ces drames familiaux américains : Madame Doubtfire, Jumanji, Batman Returns, Matilda, La petite princesse, Titanic, Maman j’ai raté l’avion… Ils viennent de là mes vrais instincts. C’est à ce moment-là que ça se joue. En plus des influences artistiques, les influences vitales viennent de la mère et s’imprègnent à jamais.

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Laure C. (ToutLeCiné) : Par rapport à votre image de la femme justement, peut-on parler d’une certain féminisme artistique ?

X.D : Oui, bien sûr. J’écris pour les femmes, pour les actrices. J’essaie de défendre la femme. Je trouve que sa quête de positionnement dans la société (pour ses droits et l’égalité), que cette recherche comporte tous les éléments narratifs idéaux d’un film : des scènes de solitude, de remise en question, de crise, d’affirmation d’identités ou de libertés… J’étais ce matin au défilé Chanel. À la fin, les mannequins ont défilé avec des pancartes de revendication pour les libertés individuelles des femmes. Les « Lady’s first », c’était très beau, un peu inattendu.

La mort, le temps qui passe, les gens qui changent, les rêves enterrés, les rêves morts-nés, les relations éphémères qui s’effritent… ce sont des thèmes qui me sont chers.

ATTENTION : cet échange comporte quelques spoilers…

T.P (LBDM.fr) : Vous parliez de vos influences… je ne sais pas si ça vient de mes références personnelles mais j’ai trouvé qu’il y avait du Six Feet Under dans une scène forte du film (qu’on ne révèlera pas). 

X.D : (Il sourit et hoche la tête) Eh oui ! C’est une des seules réelles influences et la seule vraie référence de Mommy et personne n’en parle ! Personne ne parle de cette séquence du rêve, où elle voit la vie qu’elle n’aura jamais, qui est directement inspirée du final de Six Feet Under qui a changé ma vie. Depuis que j’ai vu ça, j’avais envie de… (Il s’interrompt). Ce n’est pas du plagiat, c’est différent, dans un autre contexte, mais ce sont tellement des thèmes qui me sont chers… La mort, le temps qui passe, les gens qui changent, les rêves enterrés, les rêves morts-nés, les relations éphémères qui s’effritent… Le moment que j’aime le plus dans le film est lors de cette séquence. J’en parle et ça m’émeut beaucoup. On est dans la voiture, à l’arrière du véhicule au milieu des bagages, on voit la mère qui disparaît progressivement et fait un signe de main alors que la voiture de son fils s’éloigne. Lui ne la voit déjà plus.

T. P (LBDM.fr) : Encore une dimension de la mère que vous n’avez pas explorée. La mère seule, sans l’enfant parti du nid familial… 

X. D : Oui. Pourtant ce qui m’inspire vraiment, ce n’est pas spécifiquement la relation mère-fils. C’est la mère. Je suis toujours plus inspiré lorsqu’arrive le moment d’écrire le personnage de la mère. N’importe quelle mère, d’ailleurs. Même celui de Nathalie Baye dans Laurence Anyways. Les gens me disent que c’est la première fois que je reviens à la relation mère-fils depuis J’ai tué ma mère. Mais si vous avez vu mes films, je n’ai jamais eu l’impression de quitter le personnage de la mère. Il y a même Anne Dorval dans Les amours imaginaires.

Dans la suite de l’entretien, il sera question de la musique dans ses films, du montage de ses bandes-annonces, de Meryl Streep et Nathalie Baye, de fatalité et de liberté, du regard de l’autre, de la frénésie autour de sa personnalité et de ses oeuvres, de l’influence des critiques négatives et de la polémique autour de ses propos sur la Queer Palm… Alors vite, découvrez la 2e partie en cliquant ici. 

La fiche

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MOMMY
Réalisé par Xavier Dolan
Avec Anne Dorval, Antoine-Olivier Pilon, Suzanne Clément
Canada – Drame
Sortie en salles : 8 Octobre 2014
Durée : 119 min




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[…] d’autres chansons, oui. Mommy par exemple a été écrit en fonction de la chanson de la scène du rêve dont nous parlions. C’est un morceau magnifique de Ludovico Einaudi… [Il sort son […]
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[…] l’extraordinaire Alabama Monroe, ce serait un symbole fort que de voir Richard Linklater ou Xavier Dolan l’emporter. Deux auteurs, deux cinéastes aux partis-pris assumés. Deux hommes de coeur et […]
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[…] temps pour la Palme, Xavier Dolan n’était reparti de Cannes qu’avec le Prix du Jury. Son film, Mommy, avait été très […]