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VINCENT, FRANÇOIS, PAUL ET LES AUTRES

Des amis de longue date, Vincent, François, Paul tous la cinquantaine, se retrouvent régulièrement avec d’autres, dont le jeune boxeur Jean, pour passer des fins de semaine à la campagne à discuter ensemble. Ils traversent tous plus ou moins une mauvaise passe sentimentale ou professionnelle. Vincent par exemple, qui fut l’un des plus forts d’entre eux, accuse difficilement le coup depuis que sa femme Catherine l’a quitté ; il doit également faire face à des difficultés financières au sein de son entreprise. 

Critique du film

Trois ans après Max et les ferrailleurs, Claude Sautet adapte à nouveau un roman de Claude Néron (La Grande marrade, éditions Grasset, 1965), s’adjoignant les services de l’auteur lui-même et de Jean-Loup Dabadie pour écrire un scénario finalement assez éloigné du livre. Devenu un sommet du film de groupe, Vincent, François, Paul… et les autres saisit une bande de copains pris dans les tourments de la cinquantaine, quand la vie commence à s’effilocher.

C’est une maison de campagne où l’on se retrouve le week-end entre amis, petits et grands jouent au grand air. Les hommes tapent dans un ballon ou bricolent, les femmes s’occupent des enfants et de la cuisine. Si le film, comme le titre l’annonce, se situe clairement du côté des hommes, la présence (ou l’absence) des femmes est primordiale, renvoyant aux personnages masculins tour à tour leur lâcheté, leur bêtise, leur fragilité et leur violence. En retrait, et grâce à un chœur d’actrices formidables (Marie Dubois, Stéphane Audran, Ludmila Mikaël, Antonella Lualdi…), ce sont les femmes qui sculptent l’épine dorsale du film autour de laquelle tanguent les hommes. Les scènes à la campagne mêlent toutes avec une grande virtuosité d’écriture l’effervescence du groupe et les petites aigreurs qui le mettent en péril. Le foot exacerbe les rivalités masculines. « Regarde-moi ces deux cons » peste François après une action victorieuse combinée par Vincent et Paul. Ces trois-là grattent chez les autres les petites blessures qu’ils cherchent eux-mêmes à dissimuler. 

Jeu de regards

La tension de la très fameuse scène du gigot conclue par l’éruption de François naît quelques minutes plus tôt lorsque ce dernier asticote Paul à propos d’un personnage de son roman en jachère. Lui même probablement agacé par la présence de Jacques, qui est en train de devenir l’amant de sa femme, François ironise jusqu’à la vexation. Paul, meurtri, ne rate pas l’occasion, durant le repas de renvoyer François à ses idéaux de jeunesse trahis. C’est peut-être le tour de force du film que de nous rendre attachants des personnages pas nécessairement sympathiques. Sautet saisit, dans les scènes de groupe, la connivence qui unit les uns et les autres, à travers les regards silencieux, lourds de sens. On repense à la scène du gigot, où chacun voit la pression monter dans la cocotte minute Piccoli, mais également la scène de la préparation du divorce dans laquelle Vincent demande à Paul et François des lettres pour témoigner en sa faveur. Les regards échangés entre Reggiani et Piccoli indiquent l’embarras dans lequel leur ami les plonge. 

Vincent François Paul et les autres

Petite victoire et grandes défaites

Le mouvement général du film accompagne le personnage de Vincent et sa descente, non pas aux enfers, mais simplement sur terre. Habitué à la réussite, il s’est construit dans l’admiration que lui renvoyait le regard des autres. Et puis Catherine est partie, les affaires tournent mal et Vincent comprend, peu à peu, qu’en perdant de sa superbe, il gagne autre chose. Ce basculement s’opère particulièrement dans sa relation à Jean. A 25 ans, Jean représente la génération montante. Sa vitalité, sa joie de vivre, sa force et sa douceur sont tout ce que Vincent et les autres ont perdu. Boxeur talentueux, Jean a appris un métier auprès de Vincent (dont on devine qu’il a été d’abord proche de son père). Le combat pour lequel se prépare Jean inquiète Vincent qu’un accident cardiaque vient fragiliser encore un peu plus. Jean gagnera ce combat mais décidera d’arrêter la boxe. Dans la liesse de la victoire, Vincent est le seul à percevoir la tristesse de François que Lucie vient de quitter. 

Vincent, François, Paul… et les autres n’est pas un film parfait, sans doute pas le meilleur Sautet non plus (on lui préfère Max, Mado ou Nelly), il pourrait être allégé de deux séquences en flash back assez maladroites mais il réussit magistralement à capter et faire circuler une mélancolie extrême, qu’accompagne le magnifique thème composé par Philippe Sarde. Plus en retrait, le personnage de Paul est le plus chaleureux. Il forme avec Julia un couple uni, ce sont eux qui reçoivent à la campagne. Paul est un écrivain que l’inspiration a quitté. La scène, au petit matin où il confie à Julia qu’il n’y arrive plus est bouleversante. 

Vincent François Paul et les autres

Carré d’as

Dans les rôles principaux, Montand, Piccoli, Reggiani et Depardieu incarnent à merveille des tempéraments différents. Yves Montand reprend la faconde du personnage de César et Rosalie à laquelle il ajoute un teinte d’accablement. Michel Piccoli, comme dans Max et les ferrailleurs ou Les Choses de la vie est celui qui ne sait pas exprimer ses sentiments. Taciturne et torturé, il blesse ses amis puis les couvre quand il ont froid, il tape sur sa femme puis la pleure. Piccoli, à qui aucune sévérité n’a jamais fait peur, fait voyager François aux confins de l’amertume et de la souffrance. Serge Reggiani joue la partition de Paul tout en douleur bonhomme. Il a l’alcool généreux et le sourire indulgent. Fait rarissime, ce personnage trouvera un prolongement musical dans le répertoire de Reggiani : La chanson de Paul, paroles de Jean-Loup Dabadie. Gérard Depardieu est Jean, c’est la seule collaboration de l’acteur avec Sautet. Il y est magnifique, vif et doux, fort et bienveillant, celui sur qui les yeux des trois autres convergent avec appréhension lorsqu’il monte sur le ring.

Film doux amer, Vincent, François, Paul… et les autres est ce film qu’on ne se lasse pas de revoir afin d’espérer que les fragilités individuelles se diluent dans la compacité du groupe, et d’observer, une fois encore, les solitudes s’entrechoquer, parfois avec rudesse, souvent avec tendresse.


Disponible sur Netflix et en VOD sur LaCinetek


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