Jacky Caillou

JACKY CAILLOU

Un village de montagne. Haut dans les Alpes. Jacky Caillou vit avec sa grand-mère, Gisèle, une magnétiseuse-guérisseuse reconnue de tous. Alors que Gisèle commence à lui transmettre son don, une jeune femme arrive de la ville pour consulter. Une étrange tâche se propage sur son corps. Certain qu’il pourra la soigner, Jacky court après le miracle.

Critique du film

Avec son titre aux sonorités de conte médiéval, Jacky Caillou puise dans l’imaginaire qui sommeillait en nous depuis l’enfance : c’est l’histoire du grand méchant loup, du croquemitaine et de la fée Mélisande tout à la fois. Les personnages -sorciers et sorcières, métamorphes, poètes- existent-ils vraiment où sortent-ils tout droit d’une fable pour enfant ? Tandis que le prénom du héros fait écho aux mythes populaires à demi oubliés, celui de sa dame, la langoureuse et énigmatique Elsa, rappelle les muses lyriques d’un autre temps et la poésie amoureuse. La forêt qui les entoure les coupe du temps et du monde et infuse le premier long-métrage de Lucas Delangle d’une magie animiste aussi ancienne qu’indiscutable, celle de la nature, des arbres et des pierres.

Jacky Caillou confirme le grand retour en force des monstres de la forêt dans l’imaginaire cinématographique français ; après le lycanthrope très pop de Teddy en 2020 et l’Ogre éponyme du dernier film d’Arnaud Malherbe cette année, Lucas Delangle s’attaque à la peur panique que provoque la rumeur du loup dans les petits villages. Les arbres étendent leurs ombres décharnées sur les visages des personnages et les emprisonnent parfois. En puisant dans des récits pour enfants mais aussi dans les terreurs et la morale qui leurs sont associées, le film explore la notion d’interdit qui délimite la jeunesse de l’âge adulte.

Jacky Caillou
Le personnage principal, incarné avec douceur et naïveté par Thomas Parigi, passe ainsi son temps à regarder par le trou de la serrure pour épier derrière les portes closes un monde qui le dépasse et le fascine à la fois. Porté par une bande-son aux sonorités gutturales et intimes, qui commence par de l’accordéon et finit par un simple battement de coeur amplifié à l’infini, Jacky Caillou nous invite à regarder à l’intérieur de nous même pour renouer avec les émotions simples, presque primitives, de l’âge tendre où l’on se blottissait contre ses grands parents au coin du feu.

Tout n’est cependant pas rose dans le petit village de montagne du jeune héros. A mi-chemin entre le fantastique, l’horreur et le pastoral, Jacky Caillou emprunte à différents genres pour tisser une trame narrative surprenante et nous parler de croyances populaires à l’âge moderne. Par le biais du pouvoir des magnétiseurs, Lucas Delangle raconte à la fois les communautés rurales soudées par le compagnonnage, la filiation et l’émancipation. Il filme sans relâche en gros plan les mains qui se rejoignent et se serrent, matérialisant les liens très corporels de transmission qui unissent les héro.ïne.s. Ces dernier.ère.s, bien qu’ils sortent tout droit de l’orée du bois, appartiennent à une lignée qui pèse sur eux : à eux de choisir s’ils veulent embrasser cet héritage. «Je devrais partir, sauf si tu me dis de rester » confie Jacky à une tombe. Tandis qu’il se jette à corps perdu dans l’envie de maîtriser ses pouvoirs de guérisseur, son amie Elsa, elle, tourne autour de ses propres dons avec plus de réticence.

Jacky Caillou
Entre les lignes de cette fable populaire vieille comme le monde se dessine ainsi en creux une réflexion plus vaste sur la liberté et le devoir, émaillée de garde-fous moraux. “Faut pas espérer un miracle” met en garde Gisèle, la grand-mère de Jacky. Les grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités… Un portrait tout en délicatesse qui fait écho aux autres films français sur la jeunesse rurale de ces dernières années, comme le très beau Les Météorites de Romain Laguna, il y a quatre ans, où l’on retrouvait Lucas Delangle à l’écriture. Conte sans âge, fable populaire, roman d’apprentissage, Jacky Caillou se savoure avec tendresse et réenchante le monde.

2022 – De Lucas Delangle, avec Thomas Parigi, Lou Lampros et Jean-Louis Coulloc’h.


Cannes 2022ACID