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GOUTTE D’OR

Ramsès, trente-cinq ans, tient un cabinet de voyance à la Goutte d’or à Paris. Habile manipulateur et un peu poète sur les bords, il a mis sur pied un solide commerce de la consolation. L’arrivée d’enfants venus des rues de Tanger, aussi dangereux qu’insaisissables, vient perturber l’équilibre de son commerce et de tout le quartier. Jusqu’au jour où Ramsès va avoir une réelle vision.

Critique du film

Artiste développant une pratique mêlant art contemporain et cinéma, Clément Cogitore aime explorer les thématiques du collectif, du sacré et de la perméabilité du monde. Après des débuts fulgurants dans le septième art avec Ni le ciel ni la terre, le metteur en scène a dirigé d’une main de maitre Indes galantes, qui fut l’objet d’un documentaire étourdissant signé Philippe Béziat. Pour son second long-métrage de fiction, Goutte d’or, Cogitore a les honneurs d’une séance spéciale à la Semaine de la Critique où il renoue avec certaines de ses obsessions.

Goutte d’or débute sur un ballet de tractopelles et autres engins mécaniques sur un chantier de la périphérie de Paris. Les machines s’affairent et se croisent, creusent et déversent des amas de débris minéraux. Après un fondu au noir signifiant, on découvre Ramsès, personnage énigmatique qui officie en tant que marabout dans le très populaire 18e arrondissement. Avec quelques associés discrets, il façonne le cadre de son business en mettant en condition ses victimes, endeuillées par une disparition récente et en mal de réponses ou de mots réconfortants. Avant de consulter le « mage », il convient de retirer tous ses accessoires en métaux, objets électroniques et bijoux. Le client est ensuite reçu dans une pièce dépouillée tandis que Ramsès les observe secrètement de la pièce adjacente avant de les rencontrer.

On devine déjà la supercherie : lui et ses complices dénichent sur les réseaux sociaux et dans leurs effets personnels des éléments biographiques pour feindre une clairvoyance surnaturelle et profiter de leur détresse pour leur facturer plusieurs séances. Le spectacle du récit consolateur est rôdé et l’entreprise clandestine est florissante, ce qui ne manque pas d’attirer la jalousie de ses concurrents lui reprochant de leur avoir volé une partie de leur clientèle. Des exigences sont posées, des menaces esquissées.

Enfant du vent et de la nuit

Après avoir filmé les grands espaces dans Ni le ciel ni la terre et Braguino, Clément Cogitore explore désormais l’espace urbain dans un quartier qui lui est particulièrement familier – pour avoir résidé de nombreuses années dans les quartiers de Barbès et de la Goutte d’Or.

Dans ces lieux où la gentrification opère tel un rouleau compresseur qui éloigne les classes populaires pour faire place à des résidents plus aisés, les chantiers sont nombreux pour témoigner de la métamorphose actuelle. Suivant le personnage de Ramsès, escroc abusant des chagrins d’autrui, Cogitore a l’habilité de ne pas porter de jugement sur son anti-héros afin de mettre en lumière la dichotomie entourant ces profiteurs dont on ne peut pourtant pas nier que leur nuisance s’accompagne aussi d’effets réparateurs. Il dresse aussi et surtout une observation de cette économie de survie où la débrouille et les petites magouilles sont légion.

Sur un fond social, Clément Cogitore questionne nos rapports à la croyance, qu’ils soient la conséquence d’une carence ou d’une souffrance ou de quelque chose de plus implanté durablement, et les effets que ceux-ci ont sur notre façon d’appréhender le monde et nos combats personnels. Déroutant le spectateur comme un marabout joue avec les dispositions de ceux qui le consultent, Cogitore brouille les pistes – quitte à parfois se perdre dans une intrigue pas toujours limpide – et offre à l’excellent Karim Leklou un rôle complexe entre fascination, antipathie et compassion.

2022De Clément Cogitore, avec Karim Leklou, Yilin Yang


Cannes 2022Semaine de la Critique