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FIRST COW

Autour de 1820, Cookie Figowitz, un cuisinier expérimenté solitaire et taciturne, voyage vers l’ouest et finit par rejoindre un groupe de trappeurs au fin fond de l’Oregon. Là, il se lie d’amitié avec King-Lu, un immigrant d’origine chinoise qui cherche aussi à faire fortune. Ils vont rapidement s’associer pour créer une petite entreprise prospère, utilisant une vache laitière très prisée par un riche propriétaire des environs pour fabriquer des gâteaux…

Critique du film

En l’espace de sept long-métrages, Kelly Reichardt s’est imposée comme une cinéaste majeure, notamment dans ce qu’elle décrit d’une Amérique très peu représentée. First cow, qui intervient quatre ans après le très beau Certaines femmes, est aussi à la croisée des chemins de deux de ses obsessions. Tout d’abord, ce nouveau film s’inscrit dans cette étude des Etats-Unis du XIXème siècle, avec la présence encore très forte d’une frontière qui est un des mythes fondateurs de la jeune nation.

Les deux personnages principaux du film, Cookie et King Lu, sont des archétypes de ces pionniers qui partirent vers l’Ouest pour commencer une nouvelle vie, prospère. Le premier est un ancien boulanger de Boston, qui comme beaucoup de blancs pauvres, prend la route afin d’améliorer sa condition et rêver à une vie meilleure. Le second est un chinois, venu sur ce nouveau continent à l’instar de cette immense diaspora qui a, notamment, permis la construction des chemins de fer, lien entre les deux côtes, condition sine qua non à son développement économique.

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Si First cow est dans le sillon de La dernière piste (2010), il se situe en amont historiquement. Le film montre des personnages qui manquent de tout, et c’est même le point de départ de cette histoire. L’importance cruciale de cette vache, littéralement la première importée dans cette zone géographique, devient évidente dès le début. L’auteur souligne le coté presque incongru de son postulat de base : quelques litres de lait permettent à ses personnages de sortir de leur état précaire, et cela leur permet de mettre en place les bases de leurs projets d’avenir. King Lu y voit un moyen de faire du profit, Cookie utilise son savoir faire en pâtisserie pou réaliser des gâteaux rudimentaires. First cow est donc tout d’abord un constat âpre de la situation économique de ces territoires de l’Ouest où tout est encore embryonnaire.

Le territoire de l’Oregon constitue bien le second axe fort et marquant de la filmographie de Kelly Reichardt qu’on retrouve dans le film. Depuis Wendy et Lucy, elle ne cesse de tourner autour de cet État dont elle dissèque la géographie et la rudesse. L’Oregon fonctionne comme la face sombre de la lumineuse Californie, pays de Cocagne habituellement la cible des cinéastes pour ce type de fiction. Cette métaphore sur l’absence de lumière se concrétise dans le plan : l’intrigue tout entière semble se dérouler dans une nuit sans fin. Les scènes qui représentent Cookie, parlant à la vache pendant qu’il la traie, sont celles qui impriment le plus la rétine. Nocturnes, symbolisant à la fois un vol (l’animal appartient au « roitelet » local, joué par Toby Jones), c’est aussi une bulle de tendresse et de douceur enclavée dans un environnement sauvage et hostile qui ne fait pas de prisonnier.

First cow
L’espoir est mince dans First cow, là encore c’est une bulle dont on sent qu’elle peut éclater à n’importe quel instant. Le succès de Cookie et King Lu est tout aussi inattendu qu’éphémère. Au bout de cet océan de nuit, il ne leur reste qu’une nouvelle fuite, l’ordre tacite des choses s’étant imposé. Si la possession est encore un concept flou dans l’Ouest sauvage de ce premier XIXème siècle, la loi l’est tout autant, incarnée par des militaires omnipotents et égotistes. Si les dialogues sont rares et presque murmurés, ils sont d’une grande justesse et dressent un terrible tableau de cet univers pré-industriel. Comme le dit un des deux personnages, c’est parce que ces personnes ne s’imaginent pas qu’ils puissent être volés que leur projet fonctionne.

Toute cette fiction semble comprise dans le moment qui sépare la nuit du petit matin, dans un rythme encore embué par le sommeil, entre l’apaisement et la violence du réveil. C’est tout ce paradoxe que réussit à capter Kelly Reichardt, cinéaste de l’americana, critique acerbe d’un système économique qui repose sur des inégalités atroces et sur leur exploitation sans limites ni humanité.

Bande-annonce

Festival de Deauville 2020 // De Kelly Reichardt, avec John Magaro, Orion Lee et Toby Jones.