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EVERYTHING EVERYWHERE ALL AT ONCE

Evelyn Wang est à bout : elle ne comprend plus sa famille, son travail et croule sous les impôts… Soudain, elle se retrouve plongée dans le multivers, des mondes parallèles où elle explore toutes les vies qu’elle aurait pu mener. Face à des forces obscures, elle seule peut sauver le monde mais aussi préserver la chose la plus précieuse : sa famille.

Critique du film

Everything Everywhere All At Once fait partie de ces types de films à la proposition de cinéma étonnante. La configuration narrative morcelée du long-métrage parait être totalement singulière, puisque le récit se situe dans cinq à six espace-temps différents interconnectés – le fameux « Multivers » – avec une Michelle Yeoh sollicitée sous toutes ses formes. Persona d’actrice chinoise et spécialiste d’arts martiaux reconnue, immigrée sur les terres américaines, sujette à toutes les love-stories inimaginables : son personnage fait tout, voit tout, s’inspire de tout et est dans presque tous les plans du film. L’ensemble totalement barré fait plaisir à voir en salles et, s’il souffre de quelques lacunes, il donne tout de même la sensation vivifiante d’avoir été bousculé sans interruption durant 140 minutes.

Pour faire tenir la quantité monstrueuse d’arcs narratifs, les deux réalisateurs et scénaristes Daniel Scheinert et Daniel Kwan organisent avec une rigueur mathématique les différents embranchements des univers qu’ils explorent. Chapitré en trois parties, le film se résume à un graphique bien connu des lycéens : la première partie Everything est tout en verticalité (l’axe y du film), puisque Evelyn, jouée par Yeoh, prend conscience du multivers et l’exploite selon des règles établis pour survivre à ses ennemis. La deuxième, Everywhere, consacre son temps à expliciter les conséquences directes des choix du protagoniste de tous les univers et leur donner une autonomie émotionnelle (l’axe x). Enfin, All At Once évoque l’harmonie, la diagonale équidistante entre abscisse et ordonnée, la voie de la paix avec soi-même au sein de toutes les configurations choisies par Evelyn.

EVERYTHING EVERYWHERE ALL AT ONCE

L’ensemble méthodique réserve tout de même d’innombrables surprises au sein de chaque univers, qu’elles soient drôles ou touchantes. Il est difficile de contenir ses rires face à quelques gags bien sentis ou à un humour graveleux très poussé ; et le monologue chahuté de fin de long-métrage fait son petit effet chez le spectateur. Cependant, ce travail d’orfèvre semble parfois avoir du mal à insuffler un sentiment de chaos généralisé en amont de la troisième partie, une hybridation surréaliste qui aurait mérité d’être plus étayée pour que la mécanique sorte de ce plan si bien rôdé et qui aurait envisagé une conclusion moins cousue de fil blanc.

En effet, la structure quelque peu piégeuse souffre par moments d’une épuisante littéralité qui a parfois du mal à se traduire formellement. Il faut dire que les dix premières minutes érigées en un empilement de préfigurations ne laissent plus beaucoup de surprises quant au fil conducteur des univers et du système narratologique général. Certes, il existe des idées visuelles très étonnantes qui s’enchaînent dans la diégèse, toutefois elles parviennent difficilement à dépasser le cadre de l’anecdote humoristique ou de franchir le cap de l’incarnation directe à l’image. Les jeux de couleurs peuvent être intéressants, mais ce travail reste en surface, fort d’un didactisme qui le rend moins intéressant à suivre. Le récit, d’un gigantisme et d’une méthode redoutables, semblent parfois écraser la plasticité de l’image, quitte à la rendre par moments fonctionnelle.

Ce paradoxe de formes donne la désagréable saveur de parcourir un film traversé de pastilles fulgurantes, bien que reliées par une succession de petits effets de manche. Cette impression ressemble à s’y méprendre au travail d’un cinéaste comme Joseph Kahn sur son film Detention, probablement son long-métrage le plus réussi mais dont quelques enchaînements abrupts ne font que créer de la frustration. Everything Everywhere All At Once est un joyeux bordel paradoxal, à mi-chemin entre le tour de force et une suite d’astuces, dont on peut en tirer les conclusions que l’on souhaite. Au spectateur de se laisser surprendre en salle, et au film d’opérer sur lui son postulat d’une multitude de possibilités – qui ne laissera quoiqu’il en soit pas indifférent.

Bande-annonce

31 août 2022 – De Daniel Scheinert et Daniel Kwan
avec Michelle Yeoh, Ke Huy Quan et Jamie Lee Curtis